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samedi, août 13, 2022

«Contenir puis inverser un phénomène de croisement des courbes est généralement impossible»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Un sondage donne pour la première fois Éric Zemmour qualifié au second tour de la présidentielle, au détriment de Marine Le Pen. Pour le sondeur Frédéric Micheau, quand deux courbes se croisent dans les sondages, cela traduit souvent un mouvement de fond de l’électorat.

Frédéric Micheau est directeur du département opinion et politique de l’institut OpinionWay et enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris. Il a publié La Prophétie électorale: les sondages et le vote (éd. du Cerf, 2018), dans lequel il passe en revue l’histoire, les techniques, les méthodes et l’influence des sondages.

LE FIGARO. – Un sondage Harris Interactive publié ce mercredi 6 octobre place pour la première fois Éric Zemmour au second tour au détriment de Marine Le Pen. Peut-on tirer des enseignements de ce croisement des courbes ?

Frédéric MICHEAU. – Le croisement des courbes des sondages est une figure classique de la présidentielle, même si toutes les campagnes n’en ont pas connu. La brève campagne de 1974 a été caractérisée par l’affirmation de Valéry Giscard d’Estaing au détriment de Jacques Chaban-Delmas, qui initialement faisait figure de favori. En 1988, Jacques Chirac a repris le leadership de la droite à Raymond Barre, qui s’était prématurément concentré sur le second tour, persuadé d’affronter le sphinx François Mitterrand. Sept ans plus tard, Jacques Chirac s’est à nouveau extrait de l’abîme au détriment d’Édouard Balladur, dont un sondage avait annoncé l’élection dès le premier tour quelques mois plus tôt. La gauche a également connu des configurations similaires. En 2017, les positions respectives de Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon dans les sondages se sont inversées en quelques semaines, dessinant un X parfait dans les graphiques d’évolution des intentions de vote.

Très lisible et donc très médiatique, ce type de mouvement, qui fait le sel des campagnes électorales, est systématiquement cantonné à un camp politique. Les changements dans les préférences électorales se font entre des options idéologiques proches et exigent une certaine fongibilité entre les candidats. Généralement, les croisements de courbes, qui correspondent à des mouvements de fond dans l’électorat, sont irréversibles car ils traduisent la démonétisation du candidat qui la subit. Contenir puis inverser ce phénomène désigné sous le nom de «chabanisation», en référence à sa première victime, est souvent impossible dans le temps limité d’une campagne électorale. Signalons toutefois une exception : en 2012, les courbes de Nicolas Sarkozy et François Hollande s’étaient croisées puis recroisées à plusieurs reprises, sans que l’un ne parvienne à prendre un ascendant durable sur l’autre.

Au-delà de ce sondage, d’autres études montrent une forte progression d’Éric Zemmour dans les intentions de vote. Peut-on parler de dynamique ou est-ce trop tôt ?

Une évolution des préférences électorales est indéniable. Pour autant, ce qu’il est désormais convenu d’appeler «la percée Zemmour», dont l’ampleur varie selon les instituts de sondage, ne saurait être considérée comme une dynamique électorale à proprement parler. Une dynamique électorale suppose une campagne électorale. Or, nous sommes seulement au début de la scène d’exposition de la présidentielle. Les inconnues sont multiples. L’offre électorale n’est pas encore définitive. Par exemple, le candidat LR ne sera désigné que le 4 décembre. Les programmes ne sont pas présentés. Le débat est à peine lancé.

Toutefois, réduire la candidature d’Éric Zemmour à une simple bulle médiatique serait méconnaître la nature profonde du phénomène. Si les intentions de vote en faveur du journaliste sont évidemment touchées par sa forte visibilité, elles ne se réduisent pas à la simple restitution de son omniprésence médiatique. Tout comme la candidature de Ségolène Royal en 2005-2006 – elle aussi qualifiée de construction médiatico-sondagière – dévoilait les insuffisances des dirigeants du Parti socialiste, celle d’Éric Zemmour révèle les faiblesses de Marine Le Pen d’une part et profite de l’inconsistance de la candidature LR d’autre part.

Historiquement, existe-t-il des exemples similaires ?

Jamais dans l’histoire de la Ve République une personnalité hors du sérail politique n’a été mesurée dans les sondages d’intentions de vote à un niveau aussi haut, aussi tôt. En 2006, alors qu’il évoquait une éventuelle candidature pour imposer son pacte écologique aux différents candidats, Nicolas Hulot avait recueilli un score de 8% fin août avant d’atteindre la barre des 10% fin novembre, un niveau dépassé par Eric Zemmour dès la fin du mois de septembre.

Le scrutin d’avril 2022 devrait ainsi logiquement assurer une mobilisation électorale supérieure à celle des élections régionales de juin 2021, ce qui facilite la tâche des sondeurs

Frédéric Micheau

En septembre 2016, Emmanuel Macron recueillait entre 14% et 18% des intentions de vote selon la configuration testée. Mais il venait de quitter le gouvernement après avoir été ministre de l’Economie pendant deux ans. La performance d’Éric Zemmour est d’autant plus notable qu’il est dénué de toute expérience gouvernementale, qu’il n’a jamais participé à une élection et ne bénéficie pas du soutien d’un parti politique. Ces insuffisances, qui historiquement pénalisaient une candidature présidentielle, ne semblent pas lui être préjudiciables.

Lors des dernières élections régionales, les sondages avaient eu du mal à quantifier l’ampleur de l’abstention et donc anticiper le résultat. Cette inconnue change-t-elle la donne ?

Plus de 30 millions d’électeurs se sont tenus à l’écart des urnes lors des dernières élections régionales. Chacun sait désormais qu’un record d’abstention a été battu tant au premier tour (66,7%) qu’au second (65,3%). Ce phénomène, qui touche toutes les élections dites intermédiaires, épargne pour l’instant la présidentielle. Les dix scrutins organisés depuis 1965 ont toujours connu une abstention faible. En moyenne, depuis de la Ve République, la participation s’établit à 80% au premier tour. Le niveau est similaire au second tour (80,8%). Le scrutin d’avril 2022 devrait ainsi logiquement assurer une mobilisation électorale supérieure à celle des élections régionales de juin 2021, ce qui facilite la tâche des sondeurs. Mais quelle que soit l’élection, la mesure de l’abstention constitue toujours un défi technique des plus épineux.

Les sondages ne prennent-ils en compte que l’avis de ceux qui sont sûrs de voter ?

Le premier tour de la présidentielle n’aura lieu que dans 185 jours. Selon la première vague du PrésiTrack réalisé par OpinionWay, la majorité (52%) des Français déclarent ne pas s’intéresser encore à la course pour l’Elysée. Ce désintérêt, qui contraste avec l’agitation du microcosme médiatico-politique, concerne davantage encore certains segments de la population : les femmes (61%), les jeunes de 18 à 24 ans (64%) et les catégories populaires (61%). La hausse progressive de l’intérêt de ces électorats pour le débat présidentiel pourrait transformer le rapport de force qui est mesuré aujourd’hui.

Pour tenir compte de cette situation et de l’éloignement du scrutin, certains instituts ne prennent en compte que les réponses des interviewés qui sont certains d’aller voter le jour du scrutin, laissant de côté des électeurs probables mais qui ne sont pas encore impliqués dans le suivi de la campagne. D’autres sondeurs s’appuient sur les réponses de l’ensemble des personnes interrogées, même celles qui ne sont pas certaines aujourd’hui de participer à l’élection mais se mobiliseront à l’issue de la campagne. Ces deux options méthodologiques peuvent être défendues. Mais les résultats qui en sont issus ne sont pas du même ordre, ce qui peut expliquer des écarts de mesure aussi longtemps avant l’élection.

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