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lundi, août 15, 2022

«Éric Zemmour veut ressusciter le RPR»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Alors que le polémiste maintient le doute quant à la possibilité de sa candidature à l’élection présidentielle, l’universitaire et analyste politique estime qu’Éric Zemmour cherche à incarner un retour au politique.

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas.

FIGAROVOX. – En relançant le débat sur les prénoms, Éric Zemmour cherche-t-il à se présenter comme un candidat de rupture ?

Benjamin MOREL. – Pas certains que ce soit d’abord la rupture qui fasse l’utilité pour lui de cette prise de position. Sur ce thème, comme sur le rôle de la femme dans la société, Éric Zemmour paraît très minoritaire. N’importe quel conseiller en communication un peu sensé lui intimerait de passer ce type de marotte sous silence, d’autant qu’il n’en a pas besoin pour exister médiatiquement.

Toutefois, c’est également un discours qu’il tient depuis des années. Qu’on l’approuve ou qu’il nous révulse, il faut faire crédit à Éric Zemmour de constance et de conviction. Et c’est là toute la force politique de ces propos. Stratégiquement, ils ne devraient pas être tenus, mais ils le sont tout de même, car pour lui les idées semblent l’emporter sur la stratégie. C’est là une posture à l’effet potentiellement explosif. Nous vivions une crise profonde du politique et l’électorat a été déçu par les renoncements de ses dirigeants. Actuellement, les candidats LR entrent dans une surenchère, aussi convenue que gratuite, de propositions sur le régalien et l’immigration. Qui peut penser qu’avec un candidat de droite élu un référendum aura lieu sur la politique migratoire alors que c’est formellement constitutionnellement impossible et matériellement très contraint par les traités ? Qui peut penser que, l’ancien commissaire européen Michel Barnier élu, il mettra l’Europe en crise en contestant la compétence de la CJUE et de la CEDH ? Alors que Marine Le Pen a renoncé à une grande partie de son programme depuis 2017, comment envisager qu’elle lance un bras de fer avec les juges et l’Europe, pourtant, selon elle, naguère, nécessaire à l’application de son projet ? Devant de telles gesticulations stratégiques, Éric Zemmour campe une radicalité provocante, mais désarmante, qui met en porte à faux ses rivaux. Les mots semblent retrouver un poids et préfigurer une politique. Dans une période de crise profonde où les électeurs ne croient plus dans la parole publique, un tel positionnement peut être dévastateur.

Comme Trump est parvenu à incarner aux yeux de l’Amérique l’entrepreneur qui réussit, Zemmour a su camper la position de l’intellectuel qui se résout à l’action devant l’adversité du siècle.

Benjamin Morel

Si d’aventure il avait ses parrainages, peut-il faire figure de «Trump français» ?

Comparaison n’est pas raison. Le phénomène Trump est caractéristique de la société américaine, de son identité profonde, structurelle et subconsciente. La société française est très différente. Au-delà d’une forme de radicalité, qui force ses adversaires à condamner, et donc à se positionner par rapport à lui, Éric Zemmour est difficilement comparable à Trump. C’est d’ailleurs une façon de comprendre les raisons du son succès.

Pourquoi Zemmour ? Pourquoi pas Onfray, Ménard, Raoult ou Hanouna ? Il y a d’abord une question d’éthos. Comme Trump est parvenu à incarner aux yeux de l’Amérique l’entrepreneur qui réussit, Zemmour a su camper la position de l’intellectuel qui se résout à l’action devant l’adversité du siècle. Cette mise en récit est puissante, car très adaptée à la culture politique nationale. Il faut ensuite noter qu’Éric Zemmour est sans doute l’homme politique, puisqu’il faut maintenant le qualifier ainsi, qui, avec Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, a le mieux compris les fondations politiques du pays. Chacun en tire des programmes et positionnements très différents.

Toutefois, ils ont tous trois saisi que la France était d’abord un État qui s’était constitué en Nation. Devenir chef de l’État, c’est incarner la puissance de ce dernier comme instrument d’action politique. Ce n’est pas, surtout pas, gérer, c’est projeter. C’est mettre au cœur de son discours non tant un programme que la reconquête d’une capacité collective à agir sur le réel (par l’Europe pour Macron, la révolution institutionnelle et sociale pour Mélenchon, le retour à une forme de gaullo-bonapartisme pour Zemmour). De leur côté, la droite et le PS sont devenus des syndicats d’élus locaux et de relais sociaux économiques ne rêvant que de limiter et restreindre l’État. EELV de son côté est viscéralement rétive au pouvoir. Reste le RN, qui ne sait pas trop où se situer ; preuve en est la mise en avant de la notion de liberté quand son électorat est d’abord en demande d’autorité. Sur son segment électoral, Zemmour est donc seul à proposer un récit cohérent de retour au politique.

Si la stratégie d’Éric Zemmour peut mordre sur une partie des classes moyennes et supérieures, l’orientation très « nationale libérale » qu’il semble vouloir donner à sa campagne, et dont semble témoigner son entourage, pourrait bien l’empêcher d’attirer plus largement.

Benjamin Morel

Les propositions très clivantes d’Éric Zemmour sont-elles un moyen de polariser le débat autour de sa personne ? Cette stratégie peut-elle s’avérer gagnante ?

Disons que si elle représente indéniablement une originalité qui peut permettre de lancer une dynamique, elle en limite aussi la portée. Ce type de propos m’apparaît très minoritaire dans l’opinion. Les tenir, c’est donc faire le pari qu’une partie substantielle de votre propre électorat potentiel est capable de passer outre… donc, lui donner des gages forts sur le reste.

Il faut croire qu’Éric Zemmour souhaite réaliser une synthèse électorale entre bourgeoisie patriote et classe populaire sur le modèle de l’ancien RPR. Ce n’est pas si simple, car le gaullisme charriait une forte identité politique qui soudait ensemble des intérêts parfois contraires. Si la stratégie d’Éric Zemmour peut mordre sur une partie des classes moyennes et supérieures, l’orientation très «nationale libérale» qu’il semble vouloir donner à sa campagne, et dont semble témoigner son entourage, pourrait bien l’empêcher d’attirer plus largement. Pour dépasser les 10 %, il faut sans doute être un peu moins Marion Maréchal et un peu plus Arnaud Montebourg. Dans le baromètre Ipsos sur les fractures françaises publié en septembre 2021, l’avenir du système social est ce qui préoccupe le plus des Français (46 %), devant les questions plus identitaires. Les prolétaires ont certes une patrie, ils ont aussi un estomac et des crédits à rembourser.

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