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mercredi, août 17, 2022

Homo festivus a-t-il encore le sens de la fête ?

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FIGAROVOX/LECTURE – Après l’ère du confinement et de la distanciation sociale, pouvons-nous espérer de nouvelles Années folles ? À rebours de cette hypothèse, Jérémie Peltier publie La Fête est finie ?, un essai drôle et cinglant dans lequel il diagnostique un rabougrissement de l’esprit festif.

«On est là pour boire un coup […], Et rigoler entre nous, Sur des airs populaires»… Que sont devenus les bals que célébrait gaillardement Michel Sardou en 1970 ? Lieux de rencontres des jeunes hommes et femmes, ouvriers, employés ou chômeurs, ils permettaient aux habitants des campagnes venant des cantons alentour de se rencontrer, d’échanger, de danser et de créer du lien, dans une ambiance festive et bon enfant.

Aujourd’hui, ces lieux de vie tendent à disparaître, estime Jérémie Peltier, directeur de la Fondation Jean Jaurès. Dans son premier essai La fête est finie ?, publié aux éditions de l’Observatoire, il décrit la disparition de l’«esprit de fête», «ce cocktail qui mélange l’ivresse, l’amitié et le hasard».

Désormais, la fête est partout: au bout de nos Airpods , extension quasi-anatomique de nos organes auditifs, au travail où des postes sont alloués aux chief happiness officier ou encore et par excellence sur les réseaux sociaux où chacun se met en scène au travers de photos et de vidéos.

Aziliz Le Corre

Si la pandémie a participé à accélérer cet effacement progressif des bals, des bistrots et des boîtes de nuit, le XXIe siècle a depuis longtemps dévoyé l’esprit décrit par le jeune trentenaire. Désormais, la fête est partout: au bout de nos Airpods, extension quasi-anatomique de nos organes auditifs, au travail où des postes sont alloués aux chief happiness officier («directeur général du bonheur») ou encore et par excellence sur les réseaux sociaux où chacun se met en scène au travers de photos et de vidéos.

Souvenez-vous lorsque vous avez reçu votre tout premier carton d’invitation, à l’image de Natasha Rostov dans Guerre et Paix de Tolstoï ou comme Vic, interprétée par Sophie Marceau, conviée à sa première Boum… Une fois l’excitation passée, ne vous retrouviez-vous pas submergé de questions : «Qui sera présent à cette fête ? Que faudra-t-il apporter ? Comment s’habiller ?». L’auteur vous invite à vous replonger dans vos plus jeunes années. Celles pendant lesquelles la fête constituait une sorte de rite initiatique où les jeunes adolescents vivaient leurs premiers émois.

Mais la fête elle-même est constituée de codes qui ponctuent son déroulé et en font un moment de rupture avec le quotidien: la chanson d’anniversaire, les bougies soufflées sur le gâteau, le déballage du cadeau… Elle se raconte, aussi, dans l’espoir de prolonger les instants partagés: «Si nous sommes aussi facilement plongés dans la nostalgie et la mélancolie au lendemain d’une fête, une fois que nous nous trouvons de nouveau seul, c’est bien parce que la fête est spécifiquement ce moment qui nous est offert pour sortir de nos vies et de notre isolement», décrit l’essayiste.

Aujourd’hui, qu’est donc devenu cet esprit de fête ? Nous avons tous en tête le célèbre ouvrage d’Hemingway, Paris est une fête, transformé en slogan au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Comme nous aimons nous mentir ! «Les balles ont attaqué les bals», écrit le directeur de la Fondation Jean Jaurès. Depuis, nous restons paralysés par la crainte de revivre le carnage qui a eu lieu dans la fosse du Bataclan et sur les terrasses du Xe et XIe arrondissement, ou encore sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet 2016. Combien de jeunes gens ne veulent plus se rendre en boîte de nuit, de peur de «s’embrouiller», de se faire harceler ou d’être victime d’une agression sexuelle ? Le «sentiment d’insécurité» aurait-il pris lui aussi le dessus sur notre esprit de fête ?

Jérémie Peltier dresse des portraits corrosifs de notre époque et se fait le digne successeur de Philippe Muray, à qui il rend hommage au fil des pages.

Aziliz Le Corre

L’Occident semble renoncer à ce qui constitue la vie en commun. «Notre obscénité, visible en effet, n’est que publicitaire, et notre dévergondage n’est que de surface», décriait déjà Philippe Muray au sujet de notre époque dans Chers djihadistes, publié en 2002. L’ère de la fête a ainsi laissé place à l’ère de l’hyper festif. «La fête participe désormais du flux et de la vie quotidienne […] Alors que la fête se racontait le lendemain, elle se raconte et se filme désormais en temps réel». L’angoisse de ne pas trouver la toilette idéale a ainsi été remplacée – pour 34 % des Français – par celle de ne plus avoir de batterie sur son téléphone.

Dans cet essai à la fois drôle et cinglant, ponctué de références classiques et populaires, littéraires et musicales, et nourri de données sociologiques, Jérémie Peltier dresse des portraits corrosifs de notre époque et se fait le digne successeur de Philippe Muray, à qui il rend hommage au fil des pages. Si «Dyonisius n’est pas compatible avec Narcisse», un jour ferons-nous à nouveau la fête ensemble ?

La fête est finie ?, Jérémie Peltier. Ed. L’Observatoire

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