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mercredi, juillet 6, 2022

«Il faut en finir avec une laïcité d’ignorance !»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Le 9 décembre a lieu la journée de la laïcité en France. Le professeur Ambroise Tournyol du Clos déplore que celle-ci, vingt ans après le rapport Debray, ne parvienne pas encore pleinement à intégrer l’étude du fait religieux en son sein.

Ambroise Tournyol du Clos, professeur agrégé d’histoire-géographie et auteur de Transmettre ou disparaître, Manifeste d’un prof artisan (Salvator, 2021).

Depuis 2015, en France, le 9 décembre est consacré à la laïcité, comme le 8 l’est, depuis 1854, à l’Immaculée Conception. Dans le premier cas, l’oxymore interroge notre conception de la loi de 1905, dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire. Née du combat violent du camp républicain contre l’Église, la loi portée par Aristide Briand fixe, depuis plus d’un siècle maintenant, le cadre juridique de coexistence entre croyants et non-croyants. Entre autres obligations, elle impose à la puissance publique un principe de neutralité sur la question religieuse.

Dans le domaine de la transmission scolaire, l’exercice relève pourtant de l’équilibrisme. Comment neutraliser les significations religieuses omniprésentes dans la culture occidentale sans les affadir, ou pire encore, sans les taire ? Il semble que nous ayons souvent fait ce second choix et que malgré le bref et beau rapport produit par Régis Debray en 2002, pour nous inciter à relever le défi de l’intelligence religieuse, la «laïcité d’ignorance» ne cesse de gagner du terrain. Sommes-nous encore mesure de découvrir, au creux de la question religieuse, celle du sens, que nous devons à nos élèves ?

Nous devons bien admettre à quel point l’ignorance s’est élargie en matière religieuse, à l’école comme dans la société tout entière. Dans ce domaine, la laïcité a pour le moment manqué le pari de l’intelligence.

Ambroise Tournyol du Clos

Jusque-là, nous devons bien admettre, avec Régis Debray, à quel point l’ignorance s’est élargie en matière religieuse, à l’école comme dans la société tout entière. Dans ce domaine, la laïcité a pour le moment manqué le pari de l’intelligence. Certes la Trinité n’est pas un dogme simple et, d’Augustin à Ratzinger, les théologiens y ont épuisé leur art. Mais qu’elle renvoie, pour la plupart de nos élèves, à la station de métro du coin, quand il y en a une, ou bien à rien, ce qui est le cas de mes élèves de Seconde, avant que j’entame mon cours sur la conversion de Constantin, est précisément un drame de l’esprit.

Cet «aplatissement du sens» (Debray) n’est pas propre à l’école ; il est devenu l’atmosphère ambiante de notre société sécularisée. Il travaille l’Église elle-même de l’intérieur depuis un certain nombre d’années, par des négligences répétées dans le domaine doctrinal, liturgique et pastoral, ainsi que l’a montré récemment l’historien Guillaume Cuchet (Comment notre monde a cessé d’être chrétien). Sans doute faut-il reconnaître que cette ignorance théologique, loin d’être le fruit du hasard, découle du silence religieux, oserait-on dire, qui s’est imposé à nous. Comment donc s’abandonner aveuglément au principe de neutralité promu par l’État laïc sans en multiplier les effets pervers ?

La période de Noël, dans laquelle nous sommes plongés pour notre plus grand délice, met à jour de manière criante les impasses de notre ignorance collective. Si l’Avent n’est plus qu’une grande période de promotion commerciale ininterrompue, alors, à rebours de l’émancipation promise par la laïcité, nous voilà prisonniers des lueurs artificielles du Marché. Cette ignorance pose un autre problème : elle nous laisse bouche bée face aux attentats et nourrit les fanatiques. Islamologue réputé, le frère Adrien Candiard voit ainsi dans la crise qui traverse aujourd’hui l’islam sunnite le résultat d’«une théologie du refus de la théologie».

De plus en plus nombreux sont mes élèves qui ont une pratique religieuse dégagée de toute formation intellectuelle et théorique.

Ambroise Tournyol du Clos

Le double péril auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, l’extension sans frein d’un matérialisme déboussolé d’une part, le fanatisme islamiste d’autre part, nous enjoint à assumer, à nouveaux frais, la question du sens. Celle-ci appelle un exercice moins frileux de la raison, capable de rendre compte de la rationalité propre au religieux et d’envisager un dialogue avec la foi. La mystification voltairienne («Écrasons l’Infâme !») a fait long feu. Ce n’est pas en l’entonnant religieusement que nous répondrons aux enjeux spirituels et culturels de notre époque. De plus en plus nombreux sont mes élèves qui ont une pratique religieuse dégagée de toute formation intellectuelle et théorique. Une praxis pure sur laquelle bute notre prétendue neutralité, dénoncée récemment encore par Xavier Dufour dans un petit livre précieux, Dieu à l’école. Plaidoyer pour un enseignement des religions (Éditions du Cerf, 2018).

La transmission des questions religieuses attend bien plutôt les ressources de notre intelligence et notre effort d’objectivité. Non seulement ces cours suscitent l’attention mais ils répondent à la profonde soif de sens de ces adolescents livrés à des forces qu’ils ne maîtrisent pas. Un exemple encore, tiré du programme de Seconde. L’art roman et l’art gothique sont bien davantage qu’une vague parenthèse esthétique et technique dans l’histoire de l’architecture : ils témoignent l’un après l’autre d’une évolution spirituelle et théologique fondamentale dont nos élèves de Lycée aimeraient connaître le secret. Combien de temps encore voudrons-nous les en priver ?

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