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mercredi, août 10, 2022

«La gauche est incapable de mettre à l’agenda les thèmes sur lesquels elle est majoritaire»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – À sept mois de l’élection présidentielle, la gauche ne dépasse pas les 30 % des intentions de vote. L’incapacité des différents partis classés à gauche à imposer la question sociale dans le débat public explique en partie leurs difficultés, selon Benjamin Morel.

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas.

FIGAROVOX. – La gauche s’effondre dans les sondages. Est-ce que ce sont les Français qui se «droitisent» ou est-ce la gauche qui manque d’attractivité ?

Benjamin MOREL. – Il faut sans doute d’abord considérer qu’une bonne partie de la population ne construit plus son identité politique autour de la dichotomie gauche-droite. L’électorat de droite est plus âgé et plus attaché à son identité politique construite sur le temps long. La gauche s’appuie sur un électorat qui peut voter pour elle, mais se sent moins concerné par une identité intériorisée, en dehors des milieux militants.

La question ne porte pas sur l’appartenance consciente et structurelle à « la gauche » ou à « la droite », mais davantage sur la sensibilité de l’électorat aux offres des différents courants politiques.

Benjamin Morel

La question ne porte donc pas sur l’appartenance consciente et structurelle à «la gauche» ou à «la droite», mais davantage sur la sensibilité de l’électorat aux offres des différents courants politiques. Sur les sujets relatifs à la sécurité ou l’immigration, les Français sont aujourd’hui plutôt tentés par les solutions portées par la droite. Le sondage CSA paru hier pour CNEWS montre ainsi que quatre Français sur dix sont pour une immigration zéro. Toutefois, c’est loin d’être le cas sur la question sociale. Une enquête IFOP pour l »Humanité de mai 2021 montre que 78 % de Français souhaitent rétablir l’ISF, 83% veulent taxer les dividendes des actionnaires des plus grandes entreprises, 81 % croient nécessaire d’augmenter le SMIC de 200 euros net.

Lorsque La France Insoumise fait une enquête il y a quelques mois sur son programme, la plupart des mesures économiques et sociales sont plébiscitées. Le problème, c’est que la question sociale est peu mise en avant par les médias, et surtout par la gauche elle-même qui préfère s’attarder sur des sujets sociétaux qui parlent à ses militants, mais peu aux Français.

Leur débâcle annoncée dans les études d’opinion peut-elle les pousser à s’allier ?

Il faut arrêter de penser qu’en alliant des partis on agrège des électeurs.

Une enquête IFOP pour Challenge d’octobre 2020 sur une candidature unique à gauche est à ce titre intéressante. Si tout le monde se présente, Jean-Luc Mélenchon y fait 11 %, Yannick Jadot 6 % et Anne Hidalgo 6 %. Dans le chapeau des magiciens de l’union, une candidature unique serait alors la clef du second tour ! 11 +6 +6 = 23 ! Presque autant que Macron ! Zemmour, ridicule ! Le Pen, risible ! Pourtant quand l’enquête sonde Jean-Luc Mélenchon candidat unique de la gauche, cela fait 15 %, Yannick Jadot et Anne Hidalgo, 13 %.

Aucun de ces candidats ne peut réunir sur son nom l’ensemble de l’électorat de gauche. Vouloir tout réduire à une candidature, c’est pousser des électeurs à l’abstention ou à voter ailleurs.

Benjamin Morel

Si Anne Hidalgo devait demain se retirer en faveur de Yannick Jadot, ses électeurs partiraient tout autant chez lui que chez Macron ou Mélenchon. Si Mélenchon se retire, ses électeurs iront pour partie se réfugier dans l’abstention, voire dans le vote Le Pen. Aucun de ces candidats ne peut réunir sur son nom l’ensemble de l’électorat de gauche. Vouloir tout réduire à une candidature, c’est pousser des électeurs à l’abstention ou à voter ailleurs. Plutôt que de se battre sur son petit espace politique étriqué, la gauche devrait travailler à l’agrandir.

Sur ce point Yannick Jadot et Anne Hidalgo partent perdants. Une grande partie de leur électorat potentiel est tenue par Macron, qui sauf accident industriel ne le leur rendra pas. En s’appuyant sur une sociologie plutôt aisée, urbaine et branchée sur l’écologie et le sociétal, ils disposent de peu de réserves de voix dans l’abstention. À ce stade, seul Jean-Luc Mélenchon, voire Arnaud Montebourg, dispose de cette capacité à mobiliser les abstentionnistes et à créer une dynamique d’extension de l’électorat.

Les «gilets jaunes» avaient, pendant un temps, remis les questions sociales au centre du jeu. Comment expliquer que la gauche n’en ait pas profité ? Est-ce une des clefs pour comprendre leur impopularité ?

Là encore, cela est dû à l’incapacité de la gauche à mettre à l’agenda les thématiques sur lesquelles elle est majoritaire. Quand il met en avant la notion de créolisation, Jean-Luc Mélenchon espère mobiliser une partie de l’électorat, notamment en banlieue, en offrant un contre-discours à celui porté par la droite sur l’immigration. Est-ce que la stratégie sera payante en termes de mobilisation ? Nous verrons bien… Mais en faisant cela, il concourt à positionner le débat non sur la question sociale, mais sur des sujets où il est aujourd’hui structurellement minoritaire.

Le choix de Yannick Jadot à EELV est présenté comme celui du réalisme. Sur le plan économique, c’est en effet le choix d’une approche plus libérale. Mais justement ! C’est sur cette conception de l’économie que la droite est aujourd’hui minoritaire et la gauche majoritaire. Sur les questions sociétales, Yannick Jadot n’a en revanche rien d’un modéré. EELV propose, exemples parmi d’autres, une large régulation des sans-papiers et un «fédéralisme différencié» conduisant à rompre l’unité du pays sur un modèle espagnol, lui imposant ainsi un communautarisme sur une base territoriale.

Faire de la politique, ce n’est pas seulement répondre à la demande des électeurs, c’est aussi les convaincre d’une offre qui, même si elle est iconoclaste, peut faire évoluer leurs valeurs et orienter leur choix.

Benjamin Morel

Le politologue Jérôme Sainte-Marie parle d’un nouveau clivage entre «bloc élitaire» et «bloc populaire». Dans ce contexte, le clivage gauche-droite est-il toujours pertinent ?

Le clivage gauche-droite a évolué au cours de l’histoire. Il s’est d’abord structuré autour du régime (République ou Monarchie), puis de la laïcité et enfin du partage des richesses. Plus que le principe de gauche et droite, c’est la question qui conduit la société à se diviser en deux camps, entraînant à la fois une simplification et une plus forte identification politique, qui est posée.

L’opposition bloc populaire, bloc élitaire est dans ce sens intéressante. On voit aujourd’hui que les CSP- continuent à voter le Pen alors que les CSP+ partent chez Zemmour. Il n’en reste pas moins que pour l’instant l’ensemble est très instable. Le clivage droite-gauche ne semblait plus valoir tripette il y a cinq ans en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Espagne ; il est finalement redevenu structurant. Dans d’autres pays, il a bel et bien sombré. Il n’y a ni certitude, ni fatalité, ni loi immuable en politique. On n’est pas dans le domaine de physique théorique, mais de l’humain trop humain.

La manière dont les hommes politiques et les formations politiques sauront, ou pas, répondre aux évolutions de la société et de l’électorat conditionnera leur survie. Cela tendra aussi à transformer ce même électorat. Faire de la politique, ce n’est pas seulement répondre à la demande des électeurs, c’est aussi les convaincre d’une offre qui, même si elle est iconoclaste, peut faire évoluer leurs valeurs et orienter leur choix.

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