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samedi, août 13, 2022

«La privation de réseaux sociaux peut nous plonger dans un sentiment d’abandon»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Sur des réseaux sociaux concurrents, de nombreux internautes ont exprimé leur désarroi face à la panne mondiale qui a touché Facebook, WhatsApp ou Instagram, lundi. Pour la psychologue Vanessa Lalo cette frustration est davantage liée à une rupture des liens sociaux qu’à une véritable addiction.

Vanessa Lalo est psychologue clinicienne, spécialisée dans les jeux vidéos, les pratiques numériques et leurs impacts.

FIGAROVOX. – Lundi sur Twitter, de nombreux jeunes expliquaient leur désarroi face à la panne des plateformes de Facebook (Instagram, WhatsApp, Messenger). Qu’est-ce que cela dit de notre rapport à ces plateformes ? Les confinements ont-ils amplifié notre dépendance aux réseaux sociaux ?

Vanessa LALO. – Comme le nom l’indique, ces plateformes sont sociales. Quand nous sommes privés de liens sociaux, cela nous met en difficulté et nous plonge dans un sentiment d’abandon.

Sur Twitter, beaucoup de blagues circulaient sur les influenceurs qui allaient perdre de l’argent, mais les plateformes mises à mal, lundi, par la panne étaient également des applications de messagerie instantanée. Pour nombre de personne, la rupture des rapports sociaux peut être douloureuse.

WhatsApp est, par exemple une application qui permet souvent d’être en contact avec sa famille, en particulier lorsque certains membres sont à l’autre bout du monde. Une rupture de quelques heures suffit parfois à provoquer un certain désarroi. Ne pas communiquer avec ceux qui nous sont chers crée des angoisses.

Je pense même qu’il est dangereux de parler d’addiction à ces plateformes car cela stigmatise un usage qui est pourtant très répandu

Vanessa Lalo

Il faut également rappeler que nous ne sommes pas encore sortis de la crise du Covid durant laquelle nous avons tous pris l’habitude de communiquer massivement à travers les réseaux sociaux. Les privations de liberté induites ont été compensées par un recours plus abondant à ces plateformes, ne serait-ce que pour s’envoyer des frivolités entre amis ou au sein de la famille. Par ailleurs, le fait de limiter ses interactions sociales et de passer plus de temps à la maison est rentré dans le quotidien d’un grand nombre de personnes qui savent pertinemment qu’ils ont une fenêtre vers l’extérieur à travers les applications de messagerie. Ce sont donc des nouvelles modalités de communication humaine qui se sont interrompues, lundi.

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Un autre problème majeur concernait les personnes dépendantes de Facebook dans le cadre de leurs activités professionnelles. Cela devrait avant tout nous amener à questionner le fait qu’une entreprise contrôle autant de plateformes différentes. Il faut dénoncer la centralisation de ces services davantage que la façon dont les internautes l’utilisent.

Peut-on parler d’addiction à ces plateformes ?

L’addiction vis-à-vis de ces réseaux est très contestable. Médicalement, il n’existe pas de source scientifique parlant de dépendance ou d’addiction. Il existe, en revanche, beaucoup d’informations erronées autour de soi-disant addictions au numérique. Elles reposent essentiellement sur des recherches biaisées.

L’addiction a lieu lorsque l’individu s’investit tellement dans la prise de la substance ou de l’activité addictive que tous les pans de sa vie affective, sociale, professionnelle sont altérés. En général, on définit cela sur une durée de douze mois. Il ne me semble pas que les réseaux sociaux répondent à cette définition.

Sur Twitter, la dramatisation et l’exagération sont de mises. Il était donc normal qu’un grand nombre d’internautes expriment leur désarroi

Vanessa Lalo

De nombreuses personnes y passent toutefois des heures…

Il est indéniable que ces plateformes soient un refuge pour certaines personnes. On peut également parler d’anesthésie avec cette volonté de ne pas penser, de ne pas faire face au vide qui amène in fine à se nourrir compulsivement d’informations extérieures.

Mais ne stigmatisons pas des pratiques qui n’ont rien à voir avec des addictions. S’il s’agissait d’une panne d’électricité, le désarroi aurait été le même, voire plus grand. Pourtant, on ne parle pas d’addiction à l’électricité. Notre mode de vie est aujourd’hui lié à des outils qui nous procurent un certain confort. Lorsqu’on ne peut plus les utiliser, nous nous retrouvons en difficulté. Cela n’a rien à voir avec un processus de dépendance ou d’addiction. Je préfère parler de «confort».

Je pense même qu’il est dangereux de parler d’addiction à ces plateformes car cela stigmatise un usage qui est pourtant très répandu. Si l’on avait détecté une addiction aux réseaux sociaux et à internet, elle serait mentionnée dans tous les ouvrages de psychiatrie. Ce n’est pas le cas.

Sur Twitter, la dramatisation et l’exagération sont de mises. Il était donc normal qu’un grand nombre d’internautes expriment leur désarroi. Cela reste à mon sens une exagération et les individus souffrant réellement d’une telle panne restent marginaux.

Qu’en est-il des jeux vidéo qui, selon l’OMS, peuvent susciter une addiction ?

L’OMS a en effet inclut le gaming disorder dans leur classification des addictions. Cependant, c’est une notion controversée issue d’observations faites en Chine mais qui ne semblent ne pas se vérifier ailleurs. La Chine pouvant concentrer des problématiques liées à un pays autoritaire, il est bon de ne pas en tirer de leçons.

Si l’on reprend la définition de l’addiction que j’ai mentionnée précédemment, l’addiction aux jeux vidéo n’a jamais été constatée.

En revanche, il existe des gens dépressifs, des phobiques sociaux, des phobiques scolaires, des anxieux, des bipolaires, des psychotiques qui utilisent les jeux vidéo comme une échappatoire. Mais la pathologie précède l’usage. Ces personnes ont d’autres problématiques préalables à l’addiction. Et c’est en cela qu’on se fourvoie en parlant d’addiction : cela nous fait croire qu’il existerait une solution qui serait le sevrage. Utilisons les termes d’usages compulsifs ou excessifs, mais cessons de parler d’addiction.

La question est de savoir comment vivre de manière raisonnable avec tous ces outils, et les remettre à leur place d’outils.

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