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mardi, mai 24, 2022

«Le discours politique des islamistes incite certaines jeunes femmes musulmanes à se voiler»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Dans l’émission de CNews «Face à la rue», tournée à Drancy en Seine-Saint-Denis, une femme a ôté son voile après qu’Éric Zemmour le lui a demandé. Le chercheur Arnaud Lacheret revient sur les phénomènes sociaux qui poussent les jeunes femmes musulmanes à porter le hijab.

Arnaud Lacheret est docteur en sciences politiques, et professeur associé à l’Arabian Gulf University – Bahrain. Il publie en 2021 Femmes, musulmanes, cadres… Une intégration à la française (éd. Le Bord de l’eau).

La scène marquera les esprits : le candidat potentiel Éric Zemmour, en visite à Drancy, enlève sa cravate et l’interlocutrice qui lui fait face retire alors son voile islamique. Cette séquence, qui a fait couler beaucoup d’encre, remet la question du voile au centre du débat, comme si c’était quelque chose d’indispensable pour comprendre la société française.

Mon dernier livre Femmes, musulmanes, cadres… Une intégration à la française interroge des femmes de la deuxième génération de l’immigration Nord-africaine qui ont réussi afin de comprendre leurs valeurs, leur parcours, leur rapport au religieux et à la société française. Bien évidemment, un chapitre est consacré au voile.

Le discours séparatiste est évidemment amplifié par le courant décolonial porté en grande partie par l’extrême gauche.

Arnaud Lacheret

En fait, dans mon questionnaire je pose la question de deux façons différentes. La première, classique, porte sur l’image du voile qui «peut être interprété comme un marqueur de soumission» et la deuxième question, qui arrive un peu plus tard dans la conversation, porte sur «l’apparente récente multiplication de jeunes femmes portant le voile». Les femmes que j’interroge, qui ne sont pas voilées, répondent à la première question que le voile est un cheminement spirituel, un aboutissement religieux, un choix librement consenti… Il s’agit de l’argumentaire classique qui porterait à faire croire que se voiler est une initiative purement spirituelle et individuelle, ce que l’on peut tout à fait respecter.

Or, quand on interroge les mêmes femmes, quelques minutes après, sur l’augmentation apparente du port du voile, notamment chez les très jeunes, la réponse est toute autre. Elles mobilisent un double argumentaire.

D’abord les jeunes femmes qui se voilent le feraient car elles se sentiraient rejetées par la société dans laquelle elles vivent. Parfois à la suite d’une rupture affective, parfois après l’accès aux études supérieures dans un milieu très différent de celui où elles ont grandi ou pour d’autres raisons, elles se retrouveraient un peu perdues et se tourneraient notamment vers des prédicateurs en ligne leur expliquant qu’une bonne musulmane ne saurait être que voilée.

Ensuite, elles me parlent d’un phénomène assez lié qui serait une «mode», une réaction à un discours politique qui met le voile au centre du débat et somme les jeunes femmes à imaginer que la société française ne les aime pas. Ce discours est évidemment amplifié par le courant décolonial porté en grande partie par l’extrême gauche. La conséquence est la même : les jeunes femmes se tournent ensuite vers des groupes séparatistes qui matérialisent cette séparation par le port du voile.

En fait, et la sociologue Soraya Rachedi l’explique bien, le phénomène de voilement répond à une double logique. Bien entendu, une femme voilée expliquera qu’il s’agit d’un choix spirituel librement consenti à celui qui l’interrogera et elle n’aura pas tort, mais il ne faut pas pour autant ignorer les phénomènes sociaux qui conduisent à cette décision : d’abord le constant débat autour du voile qui a politisé la question mais aussi le relatif isolement des jeunes filles à partir d’un certain âge qui peut les pousser à se tourner vers des discours apparemment séduisants mais qui finiront par les mettre en retrait de la société.

L’autre fléau soulevé par Soraya Rachedi, et que les femmes interrogées dans mon livre ne font qu’esquisser, est l’influence d’Internet. Là où les autorités françaises se sont trop longtemps intéressées aux «mosquées salafistes» en concentrant toutes leurs forces pour les faire fermer, ce sont les prêcheurs radicaux qui ont diffusé leur discours sur Youtube, rassemblant des millions de vues et convainquant un nombre incroyable de jeunes femmes que le voile est une obligation en islam et qu’une bonne musulmane ne peut qu’être voilée. Face à ce discours d’une puissance que l’observateur extérieur ne peut pas soupçonner, le discours plus modéré de l’islam «institutionnel» et des islamologues ayant un peu plus de hauteur sur ces questions est inaudible.

S’il n’est pas possible de se mêler de la question du cheminement spirituel, la société française peut, et doit, être intransigeante sur les causes sociologiques qui accompagnent inconsciemment les jeunes femmes dans la décision de se voiler.

Arnaud Lacheret

Une jeune femme partagera des centaines de vidéos d’Abou Anas la persuadant qu’une bonne musulmane doit être voilée, modeste et soumise avant de croiser éventuellement des personnalités modérées comme Chems-Eddine Hafiz ou Tareq Oubrou, qui sont parfois considérés comme des notables, comme des «musulmans sous influence occidentale» et dont la parole ne parvient pas ou trop peu jusqu’aux jeunes, qui préfèrent regarder des prêches radicaux de barbus qui paraissent un peu illuminés pour l’observateur rationnel.

Traiter politiquement le phénomène du voile n’est donc pas quelque chose de simple. S’il n’est pas possible de se mêler de la question du cheminement spirituel, la société française peut, et doit, être intransigeante sur les causes sociologiques qui accompagnent inconsciemment les jeunes femmes dans la décision de se voiler.

C’est pour cela que je plaide pour une nouvelle philosophie de la politique de l’intégration qui ne renvoie pas systématiquement, par bienveillance, les habitants des quartiers à leurs origines supposées. L’intégration à la française doit être capable de donner les codes de notre société à toute notre jeunesse, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion sur ce que signifie «être français». Car, une bonne partie de la troisième génération ne sait plus ce que c’est car plus aucune institution, de l’Éducation Nationale aux centres sociaux, n’est capable de le lui expliquer.

Femmes, musulmanes, cadres… Une intégration à la française, Arnaud Lacheret, Le bord de l’eau, 2021 Le Bord de l’eau

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