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samedi, août 13, 2022

«Le droit du travail doit évoluer pour accompagner les travailleurs des plateformes»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – La plateforme de livraison de repas Deliveroo a récemment été renvoyée en correctionnelle pour travail dissimulé. S’il faut préserver ces emplois, l’essayiste Olivier Babeau propose de réfléchir à de nouvelles régulations pour sortir ces travailleurs de la précarité.

Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens et professeur à l’université de Bordeaux. En 2020, il a publié Le Nouveau désordre numérique (éd. Buchet-chastel).

Nous les voyons filer dans les rues comme des flèches par tous les temps. À vélo, en scooter ou même en voiture, ces nouveaux travailleurs des plateformes se sont imposés depuis quelques années comme l’une des figures les plus visibles mais aussi les plus problématiques de la nouvelle économie. Ils sont emblématiques des contradictions de cette dernière et des défis qu’elle se doit de relever.

Le système de l’indépendance théorique prive pour l’instant le travailleur des protections dont jouit le salarié et le maintien dans la précarité.

Olivier Babeau

Pour de nombreux jeunes peu diplômés, ces «petits boulots» à faible qualification qui se multiplient sont une aubaine. Mais leur statut pose problème dans un système fondé sur la distinction entre deux types de travail : le travail indépendant, qui est celui de l’artisan ou des professions libérales d’une part, et le travail salarié d’autre part. Entre le salariat classique et l’indépendance traditionnelle, ces nouveaux travailleurs rencontrent des conditions de travail qui n’ont ni les avantages des protections du premier, ni la liberté du second. Ils cumuleraient plutôt les inconvénients des deux systèmes, en dépendant presque exclusivement d’un «client» qui impose son prix, ses horaires et ses conditions. Partout dans les pays développés, les décisions de justice se multiplient qui pointent l’absence d’indépendance réelle de ces chauffeurs-livreurs travaillant exclusivement pour une plateforme. Elles posent plus de problèmes qu’elles n’en règlent, la violence des accusations et la gravité des peines encourues (des peines de prison étant en théorie encourues par les dirigeants de Deliveroo pour «travail dissimulé» !) témoignant surtout de l’inadaptation d’un droit social bâti pour le monde d’hier.

Renvoyer ces travailleurs dans le salariat classique serait supprimer la très grande majorité de ces emplois dont le modèle économique ne supporterait tout simplement pas les contraintes et la lourdeur du salariat. La demande est trop sensible au prix, les marges trop faibles pour imaginer qu’un réseau de chauffeurs-livreurs simplement salariés puisse être à l’équilibre. Normaliser ces situations, en l’état actuel de la norme, c’est supprimer la quasi-intégralité de cette activité économique et de ces emplois.

D’un autre côté, le système de l’indépendance théorique prive pour l’instant le travailleur des protections dont jouit le salarié et le maintien dans la précarité.

À l’instar des autres métiers pénibles, il importe d’accompagner le travailleur dans son évolution professionnelle, et donc sa formation, afin qu’il fasse rapidement autre chose.

Olivier Babeau

Quelles sont les solutions ? D’abord, une modernisation du droit du travail afin de créer un statut hybride de travailleur de plateforme. Sans perdre la flexibilité constitutive de ces métiers, il doit pouvoir bénéficier d’une protection sociale de qualité (congés payés, retraite, couverture maladie, etc.). Des réflexions parlementaires sont en cours et un début d’organisation de dialogue social devrait voir le jour en 2022. Il faut encadrer, protéger, sans alourdir ni empêcher.

Ensuite, ces métiers posent par excellence la question de l’évolution professionnelle et donc de la formation. Ils correspondent à des travailleurs relativement jeunes utilisant parfois ces emplois pour financer leurs études. Ils correspondent difficilement à une carrière. À l’instar des autres métiers pénibles, il importe d’accompagner le travailleur dans son évolution professionnelle, et donc sa formation, afin qu’il fasse rapidement autre chose.

On ne débranchera pas internet. Le numérique ne disparaîtra pas de nos vies. Et c’est tant mieux car il est un réel vecteur de progrès. Revenir à l’économie du XXe siècle n’est ni possible ni souhaitable. En revanche, il est urgent d’imaginer de nouvelles régulations pour un monde technologique dont nous devons garder le meilleur.

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