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lundi, août 15, 2022

«Pour mieux perdurer, le consumérisme s’appuie sur la fiction du recyclage»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la journée de réclames importée des États-Unis aura lieu ce 26 novembre, certaines enseignes ventent la «recyclabilité» de leur produit pour ne pas être accusées de polluer. Pourtant, faute de capacités, une part des déchets triés à domicile n’est pas traitée, explique Maxime De Blasi.

Maxime De Blasi est un ancien élève de l’ENA, essayiste et auteur-compositeur interprète.

Qui se dit opposé au recyclage des produits ? Comme beaucoup je trie depuis 20 ans mes déchets en séparant le papier, le plastique, le verre et nul ne conteste l’intérêt de réemployer matériaux, outils, appareils à la fin de leur usage pour leur donner une seconde vie et éviter la production d’un produit neuf ou la consommation de matériau.

Mais quelle réalité recouvre l’adjectif «recyclable» ? Il faut se rendre compte qu’un point vert ou un logo ne symbolise en aucun cas le caractère recyclable d’un produit, encore moins qu’il sera recyclé, mais que le producteur paye une taxe à l’organisme agréé Citeo ! En effet, même pour les bouteilles plastiques estampillées «PET», le «recyclage» n’est pas la réutilisation d’une des 13 milliards de bouteilles produites chaque année en France qui éviterait d’en produire une autre mais son broyage et sa fusion pour en faire des billes ou des briques. Car le «recyclage» se fait quasiment toujours au prix d’une dégradation du matériau, la transformation diminuant grandement sa qualité. Après un combat de 20 ans l’association UFC-Que Choisir vient d’obtenir la disparition de ce «point vert»[1] si trompeur, entérinée par la loi sur l’économie circulaire du 10 février 2020.

Les 6 millions de tonnes de plastiques (!) consommées par an en France sont « recyclées » à seulement 28 %. La majorité est incinérée, enfouie ou finit dans les océans.

Maxime De Blasi

D’après Citeo (qui représente les entreprises de la distribution et est chargé par l’État de mettre en œuvre des solutions de «recyclage») seul un Français sur deux trie ses emballages ménagers, soit qu’il ait envie de le faire, soit en mesure de le faire (présence de points de collecte, d’un système de collecte différenciée). Le taux de «recyclage» stagne autour de 68 % du volume des matériaux d’emballages ménagers produits, quand en 2009 la loi Grenelle 1 avait fixé un objectif de 75 % pour… 2012. Par types de matériaux, l’acier serait recyclé[2] à 100 %, le verre à 85 %, les papiers et cartons à 64 %, l’aluminium à 48 %. Le métal est le plus recyclable : aisé à repérer et récupérer, même enfoui ou dispersé, son coût solvabilise son process de récupération, les ferrailleurs sont l’un des plus vieux métiers du monde ! Le papier et le carton, fabriqués à partir d’essences végétales sont réutilisables avec une baisse de qualité à chaque fois.

En revanche les 6 millions de tonnes de plastiques (!) consommées par an en France sont «recyclées» à seulement 28 %. La majorité est incinérée, enfouie ou finit dans les océans : les vendeurs d’eaux minérales et de sodas, malgré la puissance de leur communication et l’apposition du terme trompeur «recyclable», de points verts, ne peuvent masquer qu’une bouteille pollue cent fois plus que l’utilisation de l’eau du robinet. La chercheuse Nathalie Gontard s’est fait l’écho de ces illusions du recyclage[3].

Pire encore, avec la pandémie et la livraison à domicile les emballages plastiques ont explosé, qui représentent la moitié des 70 kilogrammes consommés par chaque français par an. Tout le monde peut constater que nous sommes noyés sous le plastique, dont nos poubelles débordent ! Son usage n’est pas optimisé au vu de la généralité des emballages plastiques épais, indestructibles, en totale disproportion de durabilité avec ce qu’ils contiennent.

S’agissant du «recyclage» des appareils, selon Ecosytem qui organise la collecte, le réemploi, la réparation des équipements électriques et électroniques, celui des appareils électroniques (écrans, téléviseurs, ordinateurs, téléphones portables) n’est que de 50 %. Ici encore il faut clarifier cette notion dans ce domaine où l’obsolescence technologique et le mélange de plastiques, métaux, solvants, rendent la récupération ardue. En pratique beaucoup finit à l’étranger sous couvert de réutilisation, une exportation de déchets toxiques qui ne dit pas son nom[4].

Faute de capacités ou d’organisation, une part des déchets triés à domicile n’est pas traitée et finit avec le tout-venant.

Maxime De Blasi

Ainsi, ceux qui sont recyclés le moins sont les types de produits et matériaux les plus polluants pour l’environnement et la santé, eu égard aux dégâts sur les espèces et à la bombe à retardement de l’ingestion des microparticules de la décomposition du plastique dans l’eau et les poissons, avec une durée d’au moins 500 ans : une éternité pour ces résidus de nos éphémères désirs de consommation.

Le sursaut du «recyclage» que les gouvernements promettent sans cesse oublie qu’il nécessite une organisation complexe et sans faille : le consommateur appelé à trier ses déchets, qui n’est pas le moindre à mobiliser ; un système de collecte différenciée qui achemine les bons déchets au bon endroit. Or, faute de capacités ou d’organisation, une part des déchets triés à domicile n’est pas traitée et finit avec le tout-venant.

En outre la réalité occultée dans les bilans est que ce processus coûte de l’énergie pour acheminer les matières et les transformer. Le recyclage des bouteilles en verre est présenté comme une réussite car 85 % sont «recyclées»…mais à quel prix ? Candide revenant au 21ème siècle serait étonné par notre étrange pratique de…d’abord les casser pour ensuite les reconstituer en un verre de qualité inférieure, moyennant une débauche d’organisation et de consommation d’énergie ! Avec une consigne (dont un timide retour – surtout ne pas froisser la grande distribution – est prévu par la loi résilience et climat du 22 août) le bilan serait bien meilleur : il n’y a qu’à collecter les bouteilles pour les désinfecter et les reconditionner. Ni énergie de fusion, ni perte de qualité.

Non décidément, il n’y a pas de marmotte qui collecte, ne perd en route aucun matériau et les transforme sous une forme réutilisable, ceci sans énergie ! La vérité à asséner c’est que toute production de biens a un impact écologique direct ou indirect et que l’unique façon de moins polluer est de mieux – et surtout de moins – consommer et non de s’abriter derrière un terme, «recyclable», qui ne représente pas la réalité.

Comme Talleyrand s’appuyant sur Fouché, le consumérisme s’appuie sur la fiction du « recyclable », adjectif trompeur qui doit être proscrit pour le plus sincère « décyclable ».

Alors qu’arrive le Black Friday, climax du consumérisme, l’argument du «recyclage» apparaît comme la bonne conscience, individuelle et collective, qui permet de le justifier. Le discours implicite adressé aux consommateurs est «consommez sans frein, renouvelez, c’est recyclable» mais le lien est faux. L’affirmation qu’on entend inlassablement «ce produit est recyclable donc son achat est bon pour la planète», est la commode béquille sur laquelle prospère le consumérisme effréné.

Tel Chateaubriand décrivant le couple improbable de Talleyrand soutenu par Fouché dans Les Mémoires d’outre-tombe avec la formule «le vice appuyé sur le bras du crime», pour mieux perdurer le consumérisme s’appuie sur la fiction du «recyclage». Il est crucial de prendre conscience qu’un emballage, un produit, présenté comme «recyclable» n’exprime qu’une faculté (du suffixe «able» en français et en anglais), bien loin d’être réalisée comme les chiffres le montrent.

L’usage de cet adjectif trompeur ne doit plus être toléré par les pouvoirs publics ! La vérité sera alors rétablie pour de nombreux déchets, particulièrement les plastiques tant il est malhonnête et faux de définir «recyclable» un produit recyclé à quelques pourcents de sa production et dont le produit final est dégradé. Le remplacer par «décyclable» est bien plus honnête pour traduire cette dégradation de qualité et transformation de l’usage initial. «Décyclable» permet une prise de conscience sur l’irréversibilité de la consommation d’un produit.

Tardive pour un gouvernement qui n’a réussi qu’à interdire les pailles et les gobelets en plastique, une avancée sera visible le 1er janvier 2022 : la plupart des fruits et légumes frais seront vendus sans emballage, contre 37 % aujourd’hui. D’autres mesures de la loi anti-gaspillage de 2020 prendront effet l’an prochain. Enfin, on va au-delà de la soi-disant interdiction des sacs plastiques dont tout le monde constate qu’elle ne correspond pas à la réalité ! La loi «résilience et climat» introduit un affichage sur les impacts environnementaux «en termes d’émissions de gaz à effet de serre, d’atteintes à la biodiversité et de consommation d’eau et d’autres ressources naturelles».

Mais il faut aller plus loin, en incitant financièrement les particuliers à ramener leurs appareils électroniques hors d’usage au moyen d’un chèque ou d’une consigne, car qui n’a pas plusieurs téléphones portables, appareils déclassés et hors d’usage qui contiennent des métaux précieux, économiquement valorisables dans le cadre d’une filière de recyclage organisée et fiable ?

La France donneuse de leçons (le « make our planet great again » de Macron adressé à Trump en 2017) peut et doit devenir le premier pays européen luttant réellement contre l’utilisation trop commode du plastique d’emballage.

Maxime De Blasi

Concernant les plastiques, la loi anti-gaspillage exige d’intégrer 30 % de «rPET» un nouveau type de plastique vraiment recyclé dans les bouteilles…mais en 2030 ! Puisqu’on culpabilise les Français avec «La maison qui brûle» pourquoi attendre 10 ans pour ce ridicule pourcentage imposé aux seules bouteilles ? C’est à la source, côté producteurs et grande distribution, qu’il faut changer de logique ! En pensant autrement les emballages, la vente d’eau et de sodas. Qui ne voit pas que les bouteilles de sodas sont d’une épaisseur disproportionnée par rapport à ce qu’elles contiennent, tout comme la plupart des barquettes plastique et des flacons : pourquoi ne pas imposer une limite entre le poids du contenant plastique et son contenu ?

Tous les sacs plastiques même soi-disant «réutilisables» devraient être interdits sans délai et remplacés par du papier ou du tissu non traité. Les emballages sans plastique doivent émerger, en métal fin, aluminium ou carton non traité, d’autant plus viables s’ils sont généralisés. Car si on intègre le coût (considérable !) du recyclage (organisation, énergie, taxes, sans oublier le coût caché, environnemental et sanitaire) on solvabilise les matériaux biodégradables ou réellement «recyclables» plus chers.

La France donneuse de leçons (le «make our planet great again» de Macron adressé à Trump en 2017) qui en cinq ans n’a réussi qu’à interdire les pailles en plastique ou presque, peut et doit devenir le premier pays européen luttant réellement contre l’utilisation trop commode du plastique d’emballage. Au-delà des belles formules, des COP blablateuses, beaucoup de consommateurs sont prêts à le comprendre et s’y adapter.

[1] https://www.quechoisir.org/actualite-point-vert-une-disparition-tant-attendue-n87807/

[2] https://www.citeo.com/le-mag/les-chiffres-du-recyclage-en-france/

[3] https://www.nouvelobs.com/planete/20190612.OBS14290/dechets-plastiques-la-dangereuse-illusion-du-tout-recyclage.html )

[4] https://www.nouvelobs.com/ecologie/20210511.OBS43882/tribune-pour-sauver-la-planete-nous-avons-un-devoir-de-deconnexion.html

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