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lundi, août 15, 2022

«Pour qu’elle redevienne attractive, il faut libérer l’université»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Le système universitaire français, bien que réputé dans le monde entier, connaît un déclassement progressif, analysent Florent Bayle et Erwan Le Noan. Les auteurs d’un rapport sur l’université estiment que la priorité est de doter les établissements d’une plus grande autonomie.

Florent Bayle, consultant en stratégie, et Erwan Le Noan, associé du cabinet Altermind et membre du conseil scientifique de la Fondapol, sont les auteurs du rapport «Libérer l’université» pour Génération Libre, un think tank libéral.

La rentrée de 2021 a marqué, pour les étudiants, un retour attendu sur les bancs des universités. Depuis des mois, la pandémie les en avait écartés, les confrontant souvent à un suivi difficile de leurs scolarités, dans l’isolement physique et moral – et rappelant que la transmission et l’apprentissage ne peuvent se réaliser à travers le seul intermédiaire d’un écran.

Les confinements successifs ont rappelé les forces et les faiblesses de notre système universitaire.

Ses atouts tiennent à sa qualité, à la performance de ses chercheurs, à sa capacité d’accueillir, chaque année, des millions de jeunes et leur offrir une formation. Avec des noms connus à travers le monde et une histoire multiséculaire, notre université est une institution qui participe pleinement de la grandeur de la nation.

Le monde universitaire exprime un malaise profond : une colère sourde grandit, nourrie d’un sentiment de déconsidération.

Erwan Le Noan et Florent Bayle

Elle n’en connaît cependant pas moins des faiblesses.

Ses performances sont très imparfaites. Elle affiche des taux d’échec élevés : par exemple, 58% des bacheliers de 2015 n’ont pas obtenu leur licence en 3 ou 4 ans. Sa réputation internationale, si elle s’est améliorée (la France compte 3 établissements dans le top 50 du classement de Shanghai 2020), la laisse encore derrière les grands établissements anglo-saxons. Surtout, le monde universitaire exprime un malaise profond : une colère sourde grandit, nourrie d’un sentiment de déconsidération. Le monde universitaire se sent dédaigné et même, en dépit d’un budget 2022 en hausse de 11% par rapport à 2017, paupérisé.

Ce mal-être se traduit concrètement dans une tendance longue, discrète mais réelle, de perte d’attractivité. Depuis plusieurs années, les universités françaises font ainsi l’objet d’une double concurrence. D’abord, celle des établissements privés d’enseignement supérieur, dont les effectifs ont doublé ces 20 dernières années alors que ceux des universités n’ont crû que de 14 %. Ensuite, celle des pays étrangers, non seulement pour attirer les étudiants du monde entier mais également, de façon de plus en plus significative, les bacheliers français. Ainsi, entre 2009 et 2017, le nombre d’entre eux partant en Grande-Bretagne et au Québec a quasiment doublé.

Ces statistiques, souvent tues, illustrent plus qu’une fragilité de l’université : elles sont révélatrices d’une crise sociale et démocratique qui couve.

Si le monde universitaire semble lentement s’inscrire dans ses difficultés, c’est que personne ne cherche à y apporter de vraies solutions. Depuis 2007 et la réforme conduite par Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse, aucun projet ambitieux ne semble avoir été porté. Or, quinze ans après, chacun reconnaît que la «LRU» reste insuffisante pour répondre aux défis contemporains : nos universités restent parmi les moins autonomes d’Europe.

Cette stagnation politique, qui s’est traduite en dégradation universitaire, s’explique par une problématique plus grave : elle est une illustration supplémentaire de la faille qui sépare la société, des élites.

Faisons plutôt le pari de la liberté et de la confiance, en donnant à nos universités les moyens de s’affirmer face aux établissements privés et internationaux.

Erwan Le Noan et Florent Bayle

Ces dernières, politiques, administratives ou économiques, n’ont pas été formées dans les universités mais dans des grandes écoles, sélectives et réputées (mais généralement pauvrement dotées en activités de recherche). Il en ressort que le monde universitaire leur est étranger. Elles ne le connaissent pas. Plus encore, elles n’y envoient pas non plus leurs enfants. On le sait, la France est l’un des pays de l’OCDE où la reproduction sociale est la plus forte : les enfants des élites retournent donc dans les établissements de leurs parents – et de plus en plus, ils partent désormais à l’étranger. Le résultat en est que les trajectoires des élites et des classes moyennes se séparent toujours davantage, les secondes allant, elles, dans un système universitaire en souffrance. À long terme, cela nourrit une fragmentation sociale, qui n’est pas saine en démocratie.

Face à cela, la solution étatiste consisterait à dénoncer les élites, à leur reprocher leur succès. C’est absurde. Mais il est coupable de leur part de ne pas s’engager plus activement pour réformer nos universités.

Faisons plutôt le pari de la liberté et de la confiance, en donnant à nos universités les moyens de s’affirmer face aux établissements privés et internationaux, en développant leur autonomie sur tous les plans.

Une première piste serait de renouveler leur gouvernance, vers une décentralisation et une séparation des fonctions : il faut que les universités soient dirigées sur place et non depuis le ministère et que le pilotage des affaires financières et opérationnelles soit confié à des professionnels de la gestion – sans qu’ils aient de pouvoir sur le contenu académique.

Une deuxième piste relève de l’autonomie pédagogique, en donnant aux universités qui le souhaitent la possibilité de choisir leurs étudiants. Faisons une sélection par le mérite plutôt que par l’échec.

Une troisième piste est d’accorder une autonomie en matière de ressources humaines, afin de donner enfin aux universités la maîtrise de leur masse salariale (80% de leur budget). Il n’est pas normal que le salaire des enseignants-chercheurs soit déterminé par une grille nationale unique, peu importent les disciplines (dans l’OCDE, seul le Portugal suit cette ligne uniforme) : l’égalitarisme asphyxie l’émulation. Il n’est pas normal, non plus, qu’elles aient si peu de maîtrise sur l’évolution de leurs jeunes chercheurs.

Aujourd’hui, les établissements les plus performants dans le monde en matière académique, pour les étudiants, les chercheurs et les enseignants, sont également les plus autonomes.

Erwan Le Noan et Florent Bayle

Une dernière piste, enfin, serait de favoriser leur autonomie financière. Le financement de l’enseignement supérieur par le secteur privé en France est l’un des moins développés de l’OCDE : autorisons les universités à diversifier leurs sources de revenus, en généralisant le système de fonds de dotation, en incitant aux partenariats avec le secteur privé (valorisation des compétences des enseignants-chercheurs, développement de la formation continue, etc.) ou les autorisant à fixer des frais de scolarité (remboursables après la diplomation et à hauteur de la capacité contributive des familles).

Aujourd’hui, les établissements les plus performants dans le monde en matière académique, pour les étudiants, les chercheurs et les enseignants, sont également les plus autonomes. Des solutions nombreuses existent ; il n’est pas nécessaire ni pertinent que toutes nos universités poursuivent les mêmes objectifs, ni ne mettent en œuvre les mêmes politiques. Laissons-les déployer des projets, tenter des initiatives. L’uniformité qui rigidifie est néfaste.

Pour qu’elle redevienne attractive, ouvrir de réelles opportunités à tous les jeunes Français et éviter une fuite des cerveaux, il faut libérer l’université.

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