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vendredi, juillet 1, 2022

«Pourquoi la précampagne se focalise-t-elle sur l’immigration ?»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – En l’espace d’une journée, Marine Le Pen a dévoilé un projet de référendum sur l’immigration et Emmanuel Macron a réduit les visas accordés à l’Algérie et au Maroc. Pour l’universitaire Benjamin Morel, les candidats jouent leur crédibilité sur ce thème de l’immigration.

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas.

FIGAROVOX. – Lors d’une conférence de presse, Marine Le Pen a proposé un référendum sur la Citoyenneté, l’Immigration et l’Identité si elle est élue à la présidentielle de 2022. Revient-elle à ses fondamentaux, afin de ne pas laisser eric Zemmour occuper l’espace médiatique sur ces thèmes ?

Benjamin MOREL. – Sur ce sujet, elle apparaît en réalité très à la remorque. Sur ce thème qui l’identifie aux yeux de son électorat, elle arrive avec une proposition qui est assez peu «disruptive» à ce stade de la campagne. L’idée d’un référendum a en effet déjà été avancée par des candidats issus de LR comme Xavier Bertrand. Voilà donc le RN qui, à force de chercher à aplanir son image, en vient à courir derrière des candidats de droite qui avaient quitté LR, jugeant ce parti trop radical…

La stratégie de Marine Le Pen sur ces thèmes demeure la même, conserver sa base tout en allant mordre sur le centre droit, en donnant des gages de crédibilité. C’était là plutôt une bonne stratégie, quand il y a encore quelques mois la base électorale du RN semblait solide et présente.

Marine Le Pen envoie des signes par lieutenants interposés. Jordan Bardella parle ainsi de « grand remplacement », mais, elle, ne s’avance pas trop

Benjamin Morel

Deux évènements sont venus contrecarrer ce scénario favorable. Le premier est le résultat des régionales qui a montré que la normalisation du RN jetait dans l’abstention une partie de son électorat antisystème. Le second phénomène est la montée d’Éric Zemmour, qui est venu s’adresser à cet électorat déstabilisé par les changements de braquet de Marine Le Pen. Par ailleurs, et paradoxalement, Éric Zemmour n’étant pas marqué de l’empreinte du RN, et ayant pignon sur rue à droite depuis des années, il parvient à attirer sur son nom un électorat de droite classique, pour lequel justement Marine Le Pen mâtine son discours ; ce malgré la radicalité du polémiste. Dans le dernier baromètre Harris du 29 septembre, il fait ainsi d’excellents scores auprès des plus âgées… les mêmes qui sont les plus rétifs à un vote RN.

Devant ce double défi, Marine Le Pen envoie des signes par lieutenants interposés. Jordan Bardella parle ainsi de «grand remplacement», mais, elle, ne s’avance pas trop. Il apparaît que le RN fait un double pari. D’abord, que ses électeurs finiront par se mobiliser aux présidentielles, au vu de la singularité de l’élection. Ensuite, qu’Éric Zemmour n’ira pas au bout de l’aventure ou ne sera qu’une bulle électorale. C’est une stratégie risquée, mais le RN ne peut plus faire à l’envers le chemin parcouru depuis 2017… c’est donc la seule qui lui reste.

Hier, Emmanuel Macron a également décidé de réduire de 50 % les visas accordés à l’Algérie et au Maroc. Le président cherche-t-il, lui aussi, à s’insérer dans la campagne grâce à cette mesure ?

Pour Emmanuel Macron il faut se montrer crédible sur ce thème s’il veut parler à l’électorat de centre droit. Le problème, et il l’a compris, c’est qu’à ce stade le contmacrôle de l’immigration ne passe pas d’abord par une transformation du régime légal, mais par des bras de fer politiques avec les pays d’origine qui refusent de reprendre leurs ressortissants. C’est la bonne stratégie si l’on est dans un rapport de force favorable avec lesdits pays. À six mois d’une présidentielle, les États en question peuvent faire des concessions symboliques, mais ils ont plutôt intérêt à attendre de voir s’il y a du changement à Paris. Pour avoir réellement du sens, cela aurait donc dû avoir lieu beaucoup plus tôt. Ce type d’annonce, le jour où Marine Le Pen présente son référendum, est évidemment un coup politicien.

«L’immigration s’impose comme un thème de campagne en 2022 », a déclaré la député du Pas-de-Calais, hier. En effet, Michel Barnier, lui aussi, a demandé un «moratoire sur l’immigration». Cela répond-il à une inquiétude partagée par la majorité des Français ?

Dans l’enquête IFOP-Sopra Steria du 27 août pour le Monde la Fondation Jean-Jaurès, l’Institut Montaigne et le CEVIPOF, le sujet n’arrive qu’à la cinquième place avec 30 % des Français le jugeant comme étant une priorité. Il ne faut donc pas céder à l’idée que ce thème écraserait les autres.

Cela dit, il y a deux points à considérer.

Il n’est pas certain que la campagne porte d’abord sur l’immigration. Mais pour certains candidats, notamment Marine Le Pen et Éric Zemmour, l’immigration peut être une porte d’entrée sur la plupart des sujets traités

Benjamin Morel

D’abord, c’est un sujet qui est transversal. Là-dessus, le récent débat entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour était intéressant justement par la difficulté des débatteurs à s’écarter de ce thème. Vous pouvez parler immigration quand vous abordez les questions de délinquances. Le sujet peut aussi arriver sur la table quand vous abordez les thèmes relatifs à la protection sociale ou au pouvoir d’achat des ménages. La pertinence du lien est ensuite à apprécier, mais la cohérence programmatique existe. Il n’est pas certain que la campagne porte d’abord sur l’immigration. Mais pour certains candidats, notamment Marine Le Pen et Éric Zemmour, l’immigration peut être une porte d’entrée sur la plupart des sujets traités. Cela suffit pour s’adresser à une partie critique de l’électorat permettant d’atteindre un seuil de qualification relativement bas.

Le second point est le caractère fondamentalement insoluble du sujet migratoire qui met en réalité en tension la crédibilité des candidats. Pourquoi tout le monde parle aujourd’hui de référendum sur l’immigration ? Parce qu’il y a déjà plusieurs lois par quinquennat qui sont consacrées au sujet et qui n’ont jamais réglé le problème. Les politiques se disent que si l’on fait passer le texte par référendum cela sera plus fort… sauf que, même votée par référendum, une loi reste une loi. D’abord, un référendum sur l’immigration est inconstitutionnel eu égard à l’article 11 de la Constitution et depuis 2005, et la décision Hauchemaille, il semble que le Conseil soit déterminé à contrôler les décrets de convocation des référendums. Donc on ne peut pas faire de référendum sur l’immigration sans, d’abord, réviser la Constitution, ce qui implique l’aval du Sénat. Nous ne sommes plus en 1962.

Ensuite si vous faites un référendum, qu’y mettez-vous ? Des quotas ? Mais par définition l’immigration illégale, est illégale, les quotas ne servent à rien. L’immigration économique, le regroupement familial, le droit d’asile ? Mais cela est largement régi par les traités. Vous pouvez faire voter votre loi, mais, lorsque le juge aura à appliquer le droit, il fera prévaloir le traité sur la loi… qui ne servira à peu près à rien. Par conséquent, il faudrait que vous modifiiez encore la Constitution pour faire prévaloir la loi sur le droit international et européen. Sauf que l’ordre juridique européen est un tout cohérent qui repose entièrement sur la primauté du droit européen. On ne peut pas faire son marché, comme le proposent certains candidats, sans remettre en cause ce principe, qui est au cœur du cœur des traités, et donc l’appartenance de la France à l’Union. C’est cette impossibilité qui a conduit au Brexit.

Derrière les invocations, il y a donc un vrai sac de nœuds juridique. La manière de le dénouer plutôt que de faire mine de ne pas le voir sera marque de crédibilité des candidatures. À défaut, Emmanuel Macron et les journalistes auront vite fait d’appuyer sur le côté «yakafocon» de postulants à posture, mais sans solution.

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