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lundi, août 15, 2022

«Pourquoi les hommes politiques écrivent-ils des livres ?»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – En cette rentrée, les ministres Jean-Michel Blanquer, Marlène Schiappa et Emmanuelle Wargon prennent la plume et publient essai, roman et témoignage. Ce passage par l’écrit est une constante des hommes politiques de la Ve République, analyse l’universitaire Christian Le Bart.

Christian Le Bart est professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes. En 2012, il a écrit La politique en librairie, les stratégies de publication des professionnels de la politique. Il publie cette année Nouvelle sociologie politique de la France aux éditions Armand Collin.

FIGAROVOX. – En cette rentrée, trois membres du gouvernement publient un livre. Quel est l’objectif poursuivi ?

Christian LE BART. – Si on part de l’idée que la compétition politique est toujours un peu une course à la popularité, alors c’est également une course à la visibilité. Or, paradoxalement, les ministres sont condamnés à une forme de visibilité assez tenue, assez maîtrisée. Le rôle de ministre est un rôle exécutif qui confère une visibilité seulement dans un contexte de loyauté par rapport aux autres ministres et au chef d’État. Ils sont aussi enfermés dans un secteur particulier qui est celui de leur ministère et ne peuvent pas affirmer une personnalité pleine et entière. Ainsi, du point de vue de la compétition politique, être ministre est bien, cela donne de la visibilité, mais c’est une visibilité qui a ses limites.

De ce point de vue là, le livre permet aux ministres de dépasser un peu leurs cadres et de s’affranchir de leur enfermement sectoriel. Par exemple, Bruno Le Maire, ministre de l’économie, bon petit soldat, très loyal à l’égard du premier ministre et du président, est condamné à une certaine invisibilité et reste cantonné à des sujets très techniques. Le fait d’avoir écrit un livre en décembre 2020 (L’Ange et la bête : Mémoire Provisoires) lui permet d’exister un peu de façon singulière. Le livre fait de lui une personnalité politique au sens plein du terme.

L’interpénétration entre le littéraire et le politique est très forte en France.

Christian Le Bart

Le livre est par ailleurs un médium qui permet d’accéder aux médias. L’homme politique attend son invitation chez Ruquier ou à La Grande Librairie. Il attend également que ses bonnes pages soient publiées dans Le Figaro ou L’Express. Il peut donc exister désormais comme personnalité et pas seulement comme ministre. J’appelle cela la «montée en présidentialité».

Mais surtout, si le livre permet cette «montée en présidentialité» c’est parce qu’il est considéré comme un objet noble. Il est attaché à la figure présidentielle dans l’histoire de la Ve République avec les Mémoires de Guerre du général de Gaulle ou avec Démocratie Française de Valéry Giscard d’Estaing. Et on sait que la France est aussi considérée comme le pays de la littérature. Cette interpénétration entre le politique et le littéraire est très forte chez nous.

En somme, le fait d’écrire permet de s’arracher aux bassesses des tweets, des chaînes d’info ou des petites phrases dans la presse et de s’élever en prenant le risque d’une argumentation de long terme, d’une discussion avec l’histoire. Le livre confère tous les privilèges de l’intellectualité.

Ces livres n’ont-ils pas parfois un effet contre-productif, avec ce reproche qui émerge souvent: «où trouvent-ils le temps» ?

La question ne se pose pas trop lorsque, comme Blanquer en cette rentrée, le livre participe à défendre l’action de son ministère.

En revanche, cette question a été au cœur du débat lorsque Bruno Le Maire a publié son livre en décembre 2020, en plein dans la tourmente du Covid-19. Il prenait des risques car il a écrit une chronique qui se voulait littéraire et pas seulement politique. Les accusations de ne pas écrire le livre peuvent alors émerger.

Le risque est surtout l’accusation de dilettantisme. Être ministre, en principe, c’est se dévouer corps et âme à son rôle. Or, le ministre qui écrit est suspect de déserter un peu sa tâche et s’il écrit des choses qui sont loin de son département ministériel, il est suspecté de carriérisme. Ils s’en sortent souvent par des pirouettes : «j’écris la nuit», «je dors peu». Concernant Le Maire, il disait «j’ai besoin de mon heure de réflexion tous les jours et de m’extraire de l’urgence des dossiers». Cette capacité de prendre de la hauteur et voir les choses avec du recul participe un peu à la montée en présidentialité.

Le détour par la fiction, par la littérature pure, est souvent signe d’une mise en retrait de la vie politique.

Christian Le Bart

Marlène Schiappa va publier un roman intitulé Sa façon d’être à moi . A-t-on déjà vu un ministre en fonction publier une œuvre de fiction ?

Beaucoup de professionnels de la politique ont eu recours à la fiction. Valéry Giscard d’Estaing écrit un roman Le Passage quelques années après sa défaite de 1981. Dominique de Villepin a fait de la poésie. On peut citer également François Léotard ou Noël Mamère. Cependant, ce détour par la fiction, par la littérature pure, est souvent signe d’une mise en retrait de la vie politique. Publier des romans dans le cadre d’une carrière politique reste assez rare.

En cette rentrée, une personnalité politique fait le mouvement inverse. Éric Zemmour est d’abord essayiste, et peut potentiellement devenir candidat à la présidentielle. Est-ce un avantage pour lui ?

Éric Zemmour est davantage un essayiste, un journaliste, un éditorialiste qu’un écrivain. Il ne passe pas du monde littéraire au monde politique, il vient des médias.

Zemmour a un fort capital de visibilité mais il a un grand nombre de faiblesses. Il est dépourvu de parti politique, de forces politiques, de militants ou de la légitimité du suffrage universel. Il part quand même avec un certain nombre de handicaps.

Dans sa stratégie, le livre est donc une façon de pallier ses faiblesses. Il fait avec les ressources qu’il a, c’est sa façon à lui d’exister mais également de prendre de la hauteur. Alors que sa chronique quotidienne sur CNews l’obligeait à commenter l’actualité la plus chaude, revenir à l’écriture permet de s’en distancier.

Son livre semble également programmatique. Le mot «France» dans un titre est souvent indicateur d’une ambition présidentielle.

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