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samedi, août 13, 2022

Procès des attentats du 13-Novembre : « Témoigner est devenu une évidence pour moi. J’en ai besoin »

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Le 13 novembre 2015,  Carole, professeur des écoles dans l’Yonne, et son compagnon, Christophe, assistaient au concert du groupe de rock californien Eagles of Death Metal au Bataclan, à Paris. Sortie physiquement indemne de cette épreuve et désormais séparée de son compagnon, la jeune femme a consacré ces six dernières années à tenter de se reconstruire. De reprendre le cours d’une vie à jamais marquée par l’horreur vécue à l’automne 2015. À soigner, aussi, une blessure invisible, que les spécialistes nomment « stress post-traumatique », qui s’immisce très souvent dans le quotidien de l’enseignante.

Six années passées à attendre un procès hors norme qui s’est ouvert le 8 septembre 2021 à Paris et dont Carole ne manque pas une journée. En se rendant deux à trois fois par semaine à la cour d’assises spéciale de Paris. Ou en écoutant les débats sur la web radio dédiée aux parties civiles quand son métier d’enseignante la retient dans l’Yonne. Le 11 octobre, elle se rendra à nouveau sur place, cette fois, pour témoigner à la barre. Raconter son « 13 novembre 2015 ». Appréhendant ce rendez-vous, Carole revient sur les premières semaines du procès. Livre ses interrogations, ses peurs, ses attentes. Morceaux choisis.

La préparation du procès

« J’étais plutôt sereine à l’approche du procès. On a été bien préparé depuis plusieurs années. Les juges, qui ont instruit l’affaire, ont eu à cœur de nous informer régulièrement sur les avancées de l’enquête lors de réunions à Paris, à l’école militaire. On connaissait donc le contenu des dossiers, de façon résumée. Ma crainte était que ce procès allait se faire, paradoxalement et malgré les six années passées, dans une forme de précipitation parce qu’il y avait ce fameux délais d’incarcération préventive qui ne devait pas être dépassé au risque de devoir remettre en liberté les accusés. Avec les autres victimes, on savait qu’il resterait des zones d’ombre au moment du procès. »

La première audience

« J’étais à l’ouverture du procès. C’était symbolique. Parce qu’il y avait l’appel des parties civiles et bien que je sois représentée par un avocat, j’avais besoin d’entendre mon nom cité. Cela m’a permis de m’immerger dans cette ambiance très spéciale. De pouvoir faire connaissance avec les accusés, de voir leurs vrais visages. »

La prise de parole de Salah Abdelslam

« Je m’attendais avec les autres victimes à un coup d’éclat, sous la forme d’une revendication religieuse. Ce qui est arrivé. Ce n’était donc pas une surprise, mais ça fait froid dans le dos. Il a exprimé sa croyance, ses principes. Il a essayé d’être désinvolte avec la cour avant que le président ne le remette à sa place. Mais qu’il ait envie de s’exprimer est plutôt sain, car on s’attendait à un mutisme total de sa part […] Il y a eu ce moment important où le président a donné la parole aux accusés pour qu’ils présentent leur vision des choses. J’ai suivi les échanges sur la web radio. Mohamed Abrini (il a fourni les armes et financé les attaques, ndlr) a reconnu les faits de manière très détachée. Salah Abdelslam s’est exprimé plus longuement. J’ai trouvé ses prises de paroles rassurantes, en fait. Cela ne m’a pas mise en colère. Je l’ai trouvé honnête, sincère. Sans doute parce qu’il avait travaillé son allocution avec son avocate. Mais je n’ai pas eu le sentiment que cela sonnait faux. Il s’est surtout engagé à dire toute la vérité. Dont acte : on attend que la vérité soit dite au cours de ce procès. C’est le minimum qu’il puisse donner aux familles des victimes disparues et aux victimes présentes. »

Sa présence à Paris, « indispensable »

« La cour a mis en place quelque chose de très bien, c’est la web radio pour les parties civiles. Je l’écoute autant que possible quand je ne suis pas présente à Paris. Mais je préfère être dans la salle d’audience. J’ai besoin de ressentir la solennité du procès. Et c’est important de retrouver les autres victimes, les « copains » au sein de l’association Life for Paris. C’est important de ne laisser personne seul. On prend tous, à chaque journée du procès, une grosse charge émotionnelle. Peu importe qui témoigne. On encaisse aussi énormément d’informations, parfois nouvelles. On a besoin de réagir entre nous, de partager nos surprises, nos réflexions. De mettre les choses à plat. De digérer aussi. Quand des témoignages m’interpellent, je vais voir les personnes, car elles étaient à un endroit précis, parce qu’elles ont vécu les choses et qu’elles savent mieux que quiconque. »

Les premiers témoignages des victimes

« Il a  été donné la possibilité à toutes les victimes physiques ou psychologiques de passer à la barre. C’est un choix qui appartient à chacun. Il n’y a aucune restriction. Le président a juste demandé qu’il n’y ait pas de redite et que les témoignages ne soient pas trop longs. Ces témoignages restent extrêmement importants pour bien placer les choses dans leur contexte, car des auditions des enquêteurs, il ressort qu’il manque bon nombre d’éléments sur le déroulement des faits. Mais aussi pour délivrer des messages sur l’après. Beaucoup de victimes blessées, qui sont déjà passées à la barre, ont exprimé leur difficulté à se faire indemniser. Les dossiers patinent, c’est intolérable. Et bien que le président ait précisé que ce n’était pas le lieu pour le faire, ça paraît important que nous, victimes, évoquions le sujet, car c’est aussi une violence administrative que nous subissons tous. »

Le 11 octobre, elle sera appelée à la barre

« J’ai choisi de témoigner, car j’estime avoir des choses importantes à dire pour l’enquête dans le déroulé de ce soir du 13 novembre. Depuis six ans, il y a des périodes où je ne me consacre qu’à ça. Je fais des recherches, j’essaie d’entrer en contact avec les personnes qui s’étaient réfugiées avec moi dans l’escalier et qui ont fui par le toit. Je me retrouve parfois avec une dizaine de personnes à appeler, avec qui je vais passer une bonne heure au téléphone. À chaque fois, les témoignages que j’ai pu ainsi recueillir ont corroboré ce que j’avais pu observer ce soir-là au Bataclan. Et je souhaite partager cela avec la cour. Au départ, je ne voulais pas passer à la barre, je voulais avant tout me préserver. Finalement, le témoignage arrivant, c’est devenu une évidence. Il faut que je raconte ce que j’ai vu. »

Récit de « trois heures d’angoisse au Bataclan »

Sur l’enregistrement audio du Bataclan diffusé en audience

« C’était un moment extrêmement important pour les victimes du Bataclan. L’enquêteur Patrick Bourbotte a fait preuve d’humanité dans sa présentation, même si une mauvaise manipulation a fait apparaître, quelques secondes, sur les écrans, un assemblage d’images de la salle de concert où gisaient encore les corps sans vie. Ce document audio des premières salves de tir n’était pas une surprise pour nous, car on l’a tous écouté, encore et encore. Et repassé en boucle pendant l’enquête, car on avait besoin de faire coller nos souvenirs à cette réalité. À chaque écoute,  je me suis souvenue en détail du moment où j’ai bondi de mon siège et où j’ai pu quitter la salle en m’engouffrant dans l’escalier, à droite de la scène. Ce qui est incroyable, c’est qu’on prend alors conscience de la distorsion du temps : ce moment précis qui m’avait semblé une éternité n’a duré en fait qu’une trentaine de secondes. L’enquête a démontré qu’une majorité de personnes avait été tuée au cours de ce laps de temps. Trente secondes de tirs à la kalachnikov qui ont fait un massacre. »

La chronologie des faits au Bataclan

« Ce qui fut pénible à entendre pour moi, c’est l’enquêteur expliquant dans le détail ce qu’il a découvert en entrant dans la salle du Bataclan. On mesure alors les dégâts causés par le fusil d’assaut. Des détails qui m’ont poursuivi, dans mon sommeil, les jours suivant cette audience. L’autre moment fort de cette journée fut la présentation de la modélisation de la salle du Bataclan. Par des points bleus, l’enquêteur a représenté les principaux endroits où les victimes avaient été découvertes. À cet instant, j’ai compris que des familles venaient de découvrir où avaient été retrouvés leurs proches. Ce qui fut plus compliqué à titre personnel, c’est que la zone où ont été retrouvées le plus de personnes tuées, est celle où je suivais le concert. Cela m’a secouée… J’ai réalisé que je me trouvais dans l’angle de tir des terroristes et que, par miracle, j’ai survécu. »

Revivre le 13 novembre comme si c’était hier

« Trente secondes pendant lesquelles on attend la mort, c’est une éternité. C’est insoutenable. Mais ce n’est rien par rapport aux gens qui ont passé des heures et des heures dans la fosse. L’enquête nous a permis aussi d’avoir une chronologie plus précise de l’attaque. Pendant ces trente secondes, mon seul réflexe avait été de me protéger la tête en me disant que j’allais prendre une balle. Mais il y a eu aussi la demi-heure d’attente, cachée avec les autres dans un escalier sans issu, contigu à la scène, où l’on entendait tout ce qui se passait en contrebas, persuadée que notre tour viendrait. Car on n’avait aucune possibilité de s’enfuir. Ce temps-là était infini. Il y avait une simple cloison qui nous séparait de ce qui se passait dans la salle. »

Propos recueillis par Franck Morales

 

 

 

 

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