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mercredi, août 10, 2022

Rencontre à 1.400 mètres d’altitude avec les bergers du Cantal et les 2.000 vaches de l’estive de Pradiers

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Ce matin, les vaches n’ont pas tellement envie de rentrer dans le corral. Il est 8 heures, deux quads et un 4 x 4 travaillent sans relâche à encercler un troupeau d’environ 160 bêtes, promptes à tourner la tête et prendre la tangente sitôt qu’arrive l’entrée de l’enclos.

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De loin, la scène ressemble à celle d’un western moderne, le cheval et le lasso remplacé par le moteur et la baguette de frêne : elle se passe à Pradiers, entre Cantal et Puy-de-Dôme, sur l’estive de la Cooperative de transhumance et d’amélioration des structures agricoles (Coptasa). 

Tous les ans, près de 200 éleveurs confient une partie de leur troupeau à la coopérative d’estives, bientôt quinquagénaire, qui a rencontré le succès à la fin des années quatre-vingt. Environ 2.000 partent à Pradiers, 1.200 hectares à 1.400 mètres d’altitude. Le reste part à Récusset, au cœur des monts du Cantal. « L’idée, c’est de les décharger d’une petite partie de leur troupeau, et donc de travail, pendant l’été », explique Laurent Bouscarat, cadre de la chambre d’agriculture et directeur de la Coptasa.

Les surfaces viennent dans le prolongement de leurs exploitations : la coopérative reçoit des aides de la PAC et elles sont reversées aux adhérents, au prorata des bêtes qu’ils montent.

Retour en arrière, au buron. 7 heures du matin, les bergers sont autour du café, à regarder ce qu’il faudra faire de la journée. Chaque éleveur confie une vingtaine de bêtes, rassemblées ensuite en troupeaux plus conséquents, par tranche d’âge, qui tourneront sur les parcelles.

À la baguette, Thierry Felut, quinze ans d’estive avec sa compagne Marie-Paule, donne les ordres sans monter dans le 4 x 4 : il est en arrêt après un petit pépin physique. Il était éleveur avant, puis les estives sont venues le chercher et « quand les vaches arrivent, c’est comme si c’était les miennes », sourit-il.

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À 60 ans, il ne laisserait sa place à personne, malgré les difficultés de la montagne, malgré une vie coupée entre sa maison près d’Allanche, et le buron. Marie-Paule Felut écarte la question d’une main : « Je ne retourne pas chez moi de l’été ! » « C’est vrai qu’ici, c’est l’enfer quand il fait mauvais. Mais le travail, il faut le faire ! », assène Thierry Felut, regard tourné vers l’horizon. Il montre un nuage, dans la vallée en contrebas :

« Ma maison, elle est là-bas. Et là-bas, je n’ai pas la même vue. »

Et c’est vrai que c’est splendide, cette grande steppe bosselée façon Mongolie, Sancy d’un côté, puy Mary de l’autre. Au volant du 4 x 4, Dominique Charbonnel va faire un tour au milieu des troupeaux disséminés, retrouve ses propres salers, s’arrête au lac artificiel. En haut de la côte, une station de pompage redistribue l’eau, de manière que toutes les bêtes puissent boire, même s’il y a une sécheresse.Des points d’abreuvement ont été créés pour que les bêtes profitent de toutes les pâtures, des prairies qui ont longtemps été travaillées au calcaire pour faire partir la bruyère, mais qui ne reçoivent aujourd’hui plus aucun produit, sinon le traitement contre les rats taupiers.Cette année, l’herbe est là. Cela n’a pas toujours été le cas, ces dernières années : il a fallu donner du foin pendant deux ans, ou faire redescendre les animaux plus tôt, avant le 15 octobre. Un crève-cœur, qui met une pression supplémentaire sur les éleveurs, en vallée, souvent eux-mêmes dans la difficulté. « On fait avec ce qu’il y a, regrette-t-il », en écartant les mains.

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Puis il explique, patiemment : il ne faut pas que de l’eau pour avoir de l’herbe. Les gelées tardives, la grêle en juin, le vent du nord l’été, l’absence de soleil, la neige qui arrive trop tôt, le rat taupier qui grignote les racines et affaiblit le sol… les facteurs sont nombreux. Il sourit : « Le jour où on n’a pas d’emmerde, c’est qu’on a arrêté d’être agriculteur !  »

Les animaux ne fuient pas devant les 4 x 4 et les quads, à l’inverse d’un cerf surpris et d’un renard curieux : « On peut passer juste à côté, elles ne bougeront pas. Mais si on s’arrête et qu’on descend, elles courent, explique, toujours étonné, Dominique Charbonnel. Heureusement qu’on a ça, il faudrait tout faire à pied sinon… »Enfin, elles s’en vont… sauf s’il y a du granulé. Franck Chanet, seau à la main, se fait sauter dessus dès qu’il ouvre la portière. « Et on dit que les aubracs sont sauvages ! », se marre le berger, qui habite dans la vallée et vient tous les matins. Les vaches viennent se faire caresser, restent à côté de lui. « C’est quand même plus facile pour travailler », embraye-t-il, répétant le mantra de Thierry Felut, « Comme tu fais aux bêtes, elles te font. »

Si l’herbe adoucit les galères, elle ne les empêche pas toutes. Il y a eu un coup de charbon, comme un peu partout dans le Cantal. Vaccin en urgence pour les survivantes, huit bêtes sont mortes. Et le matin même, en triant, les bergers ont bien failli prendre un coup de corne : une salers boite et ne profite plus depuis plusieurs jours. Ils ont pensé à une infection, mais le traitement ne marche pas. La vétérinaire monte, le diagnostic est fait : patte cassée, elle sera euthanasiée. La Coptasa remboursera l’éleveur.Il est midi, et le chou farci de Marie-Paule Felut embaume la pièce de vie du buron, où tout le monde se rassemble. La matinée a été chargée, avec quelques éleveurs venus chercher des veaux et cette vache blessée : « C’est le jour qui nous guide, explique Thierry Felut. On attaque avec le soleil et on termine quand on termine. Rien n’est fixe. »

Les éleveurs, eux, continuent de se presser à la porte de la coopérative d’estives. Le conseil d’administration a baissé le nombre de têtes cette année, après trois sécheresses et avec le sentiment que le changement climatique étant bien installé, il fallait adapter la taille du cheptel.Résultat : « On refuse 700 bêtes tous les ans, explique Laurent Bouscarat. L’objectif, c’est que les animaux redescendent en bon état. » Cette année, le contrat devrait être rempli, pour la première fois depuis quatre ans. Ensuite, il faudra enlever les clôtures pour l’hiver, les remettre ensuite. Thierry Felut et son équipe seront là pour reprendre les vaches l’été prochain. Comme si c’était les leurs.

Pierre Chambaud
Reportage en image : Jérémie Fulleringer

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