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mercredi, août 17, 2022

«Traiter la question sans attiser les haines»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – À Lyon, une plainte a été déposée pour «injure publique en raison de la race» par un homme agressé et insulté de «fils de pute de blanc». Pour le sociologue Tarik Yildiz, l’idée que le racisme anti-blanc serait nécessairement un thème d’extrême droite doit être combattue.

Tarik Yildiz est sociologue et essayiste, auteur de Le Racisme anti-blanc. Ne pas en parler, un déni de réalité en 2010 et De la fatigue d’être soi au prêt-à-croire. Lutter contre la délinquance pour combattre le radicalisme islamiste en 2020 aux Éditions du Puits de Roulle.

Ravivant les débats autour de l’existence du «racisme anti-blanc», l’agression dont aurait été victime un couple à Lyon a donné lieu à une plainte pour violence et «injure publique en raison de la race». Attisant les passions et alimentant les polémiques, ce concept est l’objet de nombreuses controverses.

Il y a plus de dix ans déjà, à l’occasion de la publication de mon livre traitant la question, je décrivais un phénomène bien réel qui, sans être majoritaire, n’était pas marginal. J’ai retranscrit de nombreux témoignages, dont celui de collégiens, qui subissaient quotidiennement des violences en raison de leur appartenance ethnique, réelle ou supposée.

Comment peut-on considérer que les familles modestes, « françaises de souche » et vivant dans les quartiers pauvres, font partie du camp des « oppresseurs » ou du groupe des « dominants » ?

Tarik Yildiz

Pourtant, pour certains et ce jusqu’à aujourd’hui, ce «racisme» visant les «Blancs» ne procéderait que d’une stratégie de retournement que pratiqueraient les mouvements d’extrême droite afin de dissimuler leur racisme bien réel. En plus de l’attribution à l’extrême droite, ce déni s’explique notamment par une vision du monde divisant les individus selon leurs origines ethniques. Selon Houria Bouteldja, «oppresseurs et opprimés ne se valent pas» : les «Français de souche» ou les «Blancs» constitueraient la première catégorie, les oppresseurs, et les autres populations de la société formeraient la seconde, les opprimés.

Des tribunes, procédant de cette logique, ont été signées pour dénoncer le traitement de ce sujet. Albert Memmi est régulièrement invoqué, ce dernier considérant qu’aucun lien ne peut être établi entre le racisme du dominant – reflétant et s’appuyant sur la puissance des dispositifs de domination -, et ce qu’il désignait par «racisme édenté», c’est-à-dire cette forme de racisme du dominé, «sans force, sans pouvoir, incapable de n’être autre chose que des mots, et dont on pourrait se demander en conséquence s’il mérite même d’être considéré comme un racisme».

Cette critique du concept même de racisme anti-blanc procède d’arguments contestables. Tout d’abord, quand bien même l’extrême droite instrumentaliserait ce thème, sa réalité est une question de fait, réelle et préoccupante. S’interdire de débattre de ce sujet pour ce seul motif, quitte à redéfinir les termes de la discussion, n’est-ce pas l’abandonner aux agitateurs d’opinion ? Un débat rationnel plutôt qu’une invocation des théoriciens du racisme en contexte colonial serait en outre plus respectueux d’Albert Memmi, esprit profond et nuancé.

Par ailleurs, diviser la société en deux groupes antagonistes de type marxiste, avec d’une part les oppresseurs (dominants) et de l’autre les oppressés (dominés), paraît caricatural, et ne rend pas compte de la complexité des composants et des rapports humains. Comment peut-on considérer que les familles modestes, «françaises de souche» et vivant dans les quartiers pauvres, font partie du camp des «oppresseurs» ou du groupe des «dominants» ?

Reconnaître le racisme anti-blanc ou anti-Français de souche ne revient aucunement à nier les autres formes de racisme, bien réelles, mais seulement à désigner une réalité.

Tarik Yildiz

Le «camp» des individus est, pour ceux qui critiquent le concept de racisme anti-blanc, déterminé par l’appartenance ethnique, et non en fonction de critères économiques ou sociaux. Lorsque les enfants de ces familles subissent brimades et humiliations en raison de leur appartenance (réelle ou supposée) à une ethnie, ils sont bien victimes de racisme et le ressentent ainsi. Ces familles ne représentent en rien ceux qui, par exemple, discriminent à l’embauche. La simple couleur de peau ou l’origine ethnique ne crée pas un groupe homogène prétendument solidaire.

Au-delà des agressions racistes subies, le sentiment de ne pas être écouté, de n’intéresser personne et l’impression d’un «deux poids deux mesures» dans le traitement du racisme est omniprésent chez une partie de la population. Des familles entières fuient ces quartiers qui de ce fait, deviennent de plus en plus homogènes ethniquement. La «diversité», mot peu employé pour évoquer la présence des «Français de souche» en minorité dans ces quartiers, n’existe presque plus, et cela rend d’autant plus délicat l’objectif de cohésion sociale.

Tout en soulignant que le «racisme anti-blanc» n’est qu’une expression du racisme ordinaire – un racisme parmi les racismes – et en évitant de tomber dans une compétition victimaire, il ne faut pas laisser le thème du «deux poids deux mesures» se développer. Reconnaître le racisme anti-blanc ou anti-Français de souche ne revient aucunement à nier les autres formes de racisme, bien réelles, mais seulement à désigner une réalité.

Les critères ethniques s’imposent de plus en plus dans les discours comme une grille de lecture autorisée tandis que les critères socio-économiques sont relégués au second plan. Une société où l’appartenance supposée à un groupe «ethnique» alimente et détermine les analyses ne pourra se développer qu’en contradiction avec la tradition universelle française.

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