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mercredi, juillet 6, 2022

«Beaucoup de Français d’origine immigrée n’en peuvent plus d’être assignés»

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ENTRETIEN – Dans son premier essai Lettre à ma génération, la juriste refuse toute assignation à résidence identitaire, et explique que la droite radicale et la gauche radicale ont prospéré en l’absence d’un vrai récit républicain.

Louise El Yafi est juriste et animatrice de la chaîne Youtube Jezebel.tv. Elle vient de publier Lettre à ma génération – La jeunesse face aux extrêmes, aux éditions de L’Observatoire.

LE FIGARO. – Dans ce livre, vous envoyez un message à votre génération, celle des 18-30 ans ? En quoi cette génération est-elle singulière ?

Louise EL YAFI. – J’ai choisi de m’adresser à ma génération parce qu’elle fut la première à vivre dans un monde que l’on croyait libéré de toute idéologie mortifère, d’extrême droite comme d’extrême gauche. Pourtant, à force de ne connaître que la liberté, nous sommes devenus cyniques à son égard. À force de chercher le Mieux sans profiter du Bien, notre génération préfère soit répudier le passé de la France à l’extrême gauche, se replier sur lui à l’extrême droite ou, pour la majorité des jeunes, décider de ne plus se déplacer dans l’isoloir.

Là réside toute la singularité de ma génération: nous sommes nés avec le droit de faire absolument ce que nous voulons et nous n’avons pourtant jamais été aussi conservateurs.

«Comment cette jeunesse censée être joyeuse, vivante et optimiste est-elle devenue méfiante, aigrie, victimaire, et surtout de moins en moins avide de liberté ?», écrivez-vous. Voter Mélenchon ou Marine Le Pen, est-ce forcément synonyme d’aigreur ou de victimisation ?

Il serait trop réducteur de résumer ce vote à de simples sentiments d’amertume ou de victimisation. Il s’agit aussi, notamment du côté de l’extrême droite, d’un vote profondément social mais aussi de peur face à un potentiel changement de société perçu comme trop violent par certains jeunes, notamment des zones périurbaines et/ou de classes défavorisées.

Les chiffres nous montrent aussi une jeunesse française assez malheureuse. En 2021, seuls 19% des jeunes de 18-30 ans en France se disaient «très heureux» et seulement 47% d’entre eux affirmaient que vivre à l’époque actuelle constitue une chance. Il ne s’agit pas d’un effet de la crise du Covid car ces chiffres étaient aussi élevés avant 2020. L’on pourrait aussi croire à une jeunesse «pourrie gâtée» mais je préfère la voir comme une jeunesse en manque d’idéaux.

Que les jeunes votent pour l’extrême gauche, l’extrême droite ou qu’ils s’abstiennent, j’y vois, surtout, le signe d’une grande désillusion vis-à-vis de la promesse républicaine ou d’une méconnaissance de ce qu’elle est.

Les populistes ont aujourd’hui gagné la bataille des idées.

Louise El Yafi

Dans tous les cas, l’Histoire nous a montré qu’une population sujette au désenchantement est plus perméable aux idées et discours démagogues et donc plus susceptible de délaisser la démocratie.

Vous semblez défendre la thèse selon laquelle il y aurait un camp des modérés face à un camp des extrémistes ? N’est-ce pas simpliste, réducteur ?

L’extrémisme, manichéen par essence, se positionne toujours contre la nuance. Tout discours fascisant suit toujours le même schéma constitué de trois étapes : d’abord nommer le Bien et le Mal, dire ensuite qu’il faut éliminer le Mal puis enfin éliminer (physiquement ou socialement) le Mal en question.

Ce discours manichéen fonctionne extrêmement bien dans l’esprit de jeunes déjà profondément touchés par la désillusion politique car, très simple à comprendre, il embue les esprits en disant : «Voici le Bien et voici le Mal, éliminons donc le Mal et tout ira mieux».

Ainsi, l’extrême droite propose la remigration quand l’extrême gauche propose d’abolir le grand méchant système capitaliste.

Or la démocratie ne se fait pas sur de grands discours cotonneux mais sur du débat. Ainsi faut-il débattre en profondeur des maux de la société car le manichéisme extrémiste, souvent très bruyant, se loge là où le silence est roi. Nous nous sommes refusés trop longtemps à défendre la République et le Commun, à parler immigration, sécurité ou encore de la situation de plus en plus catastrophique des classes populaires. Le résultat est là: les populistes ont aujourd’hui gagné la bataille des idées.

Pourquoi les jeunes sont-ils, selon vous, moins avides de liberté que leurs aînés ? Les confinements et autres couvre-feux ont-ils inversé la tendance ?

Si la liberté se définit comme l’autonomie même d’un individu, les droits, eux, correspondent à des obligations de l’État. Ainsi, en France, l’émancipation de chacun s’est faite à travers des combats collectifs et la République française c’est ce qui permet le «je» à travers le «nous».

Pourtant, la jeunesse française n’aime pas la liberté car elle ne sait plus la reconnaître. Or à force de vivre dans un État de droit dont on ne lui explique plus les principes, beaucoup finissent par ne plus faire la différence entre État de droit et dictature.

On a vu cette confusion s’illustrer lors de la crise du Covid. Celle-ci a très certainement catalysé un manque de confiance en l’État et en la démocratie et a probablement contribué à alimenter une réhabilitation de valeurs traditionnelles chez les jeunes qui préfèrent désormais se positionner en tant qu’individus ou au sein de petites communautés contre un commun dont ils ont l’impression qu’il ne peut plus rien pour eux.

Les intentions de vote des jeunes de 18 à 30 ans donnent, si on les additionne, Marine Le Pen et Éric Zemmour à 30-35 %. Sur quel terreau a prospéré la droite dite radicale en France ?

La droite radicale a prospéré sur plusieurs vides laissés par le camp républicain.

Pour sa part, Marine Le Pen a joué sur l’abandon des classes populaires par la gauche en s’emparant des sujets d’immigration et de sécurité dont plus personne n’osait parler tout en éloignant son discours de celui de son père pour lui donner une apparence sociale et prétendument progressiste. Le tout lui a fait prendre de facto la place de la gauche française.

Les idéologies populistes n’auraient jamais pu prospérer s’il y avait eu un récit mobilisateur républicain en face.

Louise El Yafi

Éric Zemmour a beaucoup joué, à l’instar de Donald Trump aux États-Unis, sur le dévoiement de la gauche vers l’identitaire en se positionnant plus sur le «politiquement incorrect» que sur le social, allant plus loin dans ses propos que Marine le Pen et prônant la confusion entre liberté d’expression et libération de la parole haineuse. Ce message a plutôt bien pris auprès de jeunes de classes privilégiées biberonnées à la haine anti-progressiste des nouveaux influenceurs identitaires qui prolifèrent sur YouTube ou Twitch.

Mais ces idéologies n’auraient jamais pu prospérer s’il y avait eu un récit mobilisateur républicain en face.

Vous vous en prenez aussi sévèrement à la gauche, et notamment à la «complaisance» de La France insoumise avec l’islamisme. Comment expliquer le glissement historique d’une gauche largement anticléricale quand elle faisait face à l’Église à une gauche frileuse quand il s’agit d’appliquer le cadre de la laïcité à l’Islam ?

Le lien qui paraissait inaliénable entre gauche française et laïcité s’est définitivement rompu à travers trois séquences bien précises : l’applaudissement par les intellectuels français, notamment Jean-Paul Sartre et Michel Foucault de l’avènement de la République islamique d’Iran en 1979, la position extrêmement ambiguë de la gauche après les menaces de mort reçues par l’écrivain Salman Rushdie, au moment de l’affaire des «foulards de Creil» en 1989.

Il faut ajouter à cela le fait que le visage des classes populaires, historiquement défendues par la gauche, a changé: d’européennes, elles se sont agrémentées de populations extra-européennes. Or il faut le préciser, les premières étaient extrêmement attachées à la République laïque qu’elles considéraient comme pourfendeuses des anciens privilèges religieux et bourgeois. Elles ont finalement été délaissées au profit des classes populaires issues de l’immigration. La gauche les considère, à tort, comme un nouveau prolétariat mais aussi, par condescendance raciste, estime qu’elles sont incapables d’assimiler les principes laïques.

Certains jeunes de gauche sont séduits par le mouvement dit «woke», dont les idées mêlent racialisme, intersectionnalité, défense acharnée des minorités, goût pour la censure, etc. Vous balayez l’idée selon laquelle ce mouvement viendrait des campus américains. Où a-t-il trouvé racine ? Ce mouvement prospèrera-t-il tant qu’il n’aura pas d’opposition structurée contre lui ?

On croit souvent que le wokisme nous vient des campus américains or il trouve en fait plutôt son origine en France dans les années 60 avec la pensée post-moderniste de la French Theory qui considérait que tout élément constituant notre société doit être regardé et étudié sous son angle oppressif.

Ce mouvement sera défait par ceux qu’il prétend défendre (dont je fais partie en tant que femme d’origine libanaise): les «racisés», les femmes, les minorités sexuelles et autres victimes éternelles aux yeux de ces identitaires intersectionnels qui en ont assez de tous ces petits privilégiés qui prétendent pouvoir parler et savoir à notre place.

Je pense, par ailleurs, que l’on va assister à un phénomène de ras-le-bol de la part de beaucoup de Français d’origine immigrée et profondément républicains qui n’en peuvent plus d’être assignés. L’extrême droite nous assimile à la minorité qui ne veut pas s’intégrer et dont nous sommes pourtant très éloignés et l’extrême gauche identitaire nous réduit à des «traîtres».

Le Liban est le parfait exemple d’une démocratie qui ne fonctionne pas car il n’y a jamais existé de Commun.

Louise El Yafi

Qu’il s’agisse de Marine le Pen, Eric Zemmour ou de Jean-Luc Mélenchon, tous prônent la République mais aucun n’est républicain.

Dans ce livre, vous évoquez aussi longuement le Liban, dont vous êtes originaire, comme un exemple de commun qui n’existe pas. En quoi est-ce un contre-exemple pour la France ?

Lorsque l’on veut créer une société, deux choix s’offrent à nous, soit on crée un régime autoritaire en supprimant toute forme d’opposition et en plaçant l’ensemble des pouvoirs entre les mains d’une seule personne soit on crée une démocratie.

Or celle-ci est le régime le plus compliqué à mettre en place et à sauvegarder car elle est la plus fragile. Pourquoi ? Parce qu’en dehors du droit de vote, elle consiste à faire vivre une multitude de personnes différentes les unes des autres au sein d’une même cité. Alors comment une démocratie peut-elle prospérer ? En créant du Commun qui rassemblera des individus sans gommer leurs distinctions respectives mais en plaçant celles-ci au second plan.

Le Liban est le parfait exemple d’une démocratie qui ne fonctionne pas car il n’y a jamais existé de Commun. L’État libanais place constitutionnellement les minorités religieuses au-dessus de l’intérêt général donc peu importe que l’on ait le droit d’aller voter librement puisque chaque Libanais le fera en plaçant sa communauté au-dessus de sa citoyenneté.

C’est la différence entre ce qu’on appelle le modèle du «vivre-ensemble» que j’appellerais d’ailleurs plutôt la «communauté de citoyens» ou le «faire Nation» et celui de la coexistence qui consiste seulement à vivre les uns à côté des autres. Cela fait maintenant plusieurs décennies que le Liban paye les conséquences funestes d’avoir choisi le second.

Lettre à ma génération – La jeunesse face aux extrêmes, Éditions de l’Observatoire, 2022. 288 pages, 19 €. Editions de l’Observatoire.

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