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vendredi, juillet 1, 2022

«Pourquoi Marine Le Pen n’est pas Jacques Chirac»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Plusieurs cadres du RN ont quitté le parti pour rejoindre Éric Zemmour. Si certains commentateurs y voient une possible comparaison avec l’affrontement Balladur-Chirac de 1995, Benjamin Sire estime que ce schisme se fonde au contraire sur de véritables divergences idéologiques au sein de la droite nationale.

Benjamin Sire est compositeur et journaliste. Il est membre du conseil d’administration du printemps républicain.

Même si Emmanuel Macron n’a pas encore officiellement annoncé sa candidature à l’élection présidentielle, un indice nous prouve que la campagne a bel et bien commencé. Après plusieurs mois de mise en bouche dominés par l’entrée fracassante d’Éric Zemmour dans le processus électoral : le bal des cocus et des tartuffes nous propose enfin ses plus artistiques entrechats.

Et à ce petit jeu du qui trahira qui avec le plus d’aplomb, c’est aujourd’hui incontestablement Marine Le Pen qui peut se targuer d’offrir le plus joli visage victimaire. Alors que les Gilbert Collard, Jérôme Rivière et autres Damien Rieu ont déjà quitté le navire RN pour rejoindre le pont de celui d’Éric Zemmour, les atermoiements de Nicolas Bay, Stéphane Ravier, mais surtout de Marion Maréchal laissent entendre que l’hémorragie ne fait que commencer. C’est d’ailleurs le sens d’un Tweet récent du cofondateur du site très zemmouristo-compatible, Livre Noir, Erik Tégner, qui précise : « beaucoup de ralliements chez #Zemmour ces 3 derniers jours. Malgré tout cela, selon mes infos […], ça n’est rien à côté de ce qui se prépare/négocie en coulisses ». Nous pouvons également confirmer que la saignée sera violente et peut-être aussi spectaculaire que celle qui laissa Jacques Chirac exsangue de soutiens à l’aube de l’élection présidentielle de 1995… qu’il remportera pourtant.

Les trahisons en masse ne sont en effet pas toujours productives pour ceux qui en bénéficient, tout autant qu’elles peuvent voir l’empathie des électeurs passer un baume apaisant sur les peines de ceux qui en sont les victimes.

Benjamin Sire

Cette analogie avec la campagne victorieuse de l’ancien maire de Paris commence à fleurir dans les esprits, donc dans les médias, et pourrait paraître pertinente. Les trahisons en masse ne sont en effet pas toujours productives pour ceux qui en bénéficient, tout autant qu’elles peuvent voir l’empathie des électeurs passer un baume apaisant sur les peines de ceux qui en sont les victimes. Beaucoup ont fait assaut de bienveillance à l’égard de la candidate du Rassemblement national après son passage sur CNews où elle confia d’une voix légèrement tremblante à propos des mots à fleur de défection de sa nièce : « c’est brutal, c’est violent, c’est difficile pour moi ». Cela nous tirerait presque une larme, tant nous pouvons imaginer combien peut paraître blessante une telle rupture familiale dans le cadre de l’inédite dynastie partisane que constitue le lepénisme. Même si cette séparation était en réalité symboliquement consommée de longue date, seule une forme de décence et de volonté de ne pas faire trop de cadeaux aux ennemis de la droite nationale ne l’avait pas rendue préalablement plus formelle.

Nous sommes pourtant assez loin de l’opposition qui vit s’affronter Chirac et Balladur en 1995, avec Nicolas Sarkozy dans l’indigne rôle de Judas. En effet, quelle que soit la configuration de l’élection, il est peu probable que Marine Le Pen l’emporte. Par ailleurs, ce mouvement de vases communicants est aussi une tardive réponse vengeresse à l’encontre d’un parti, le RN/FN, qui s’est si souvent montré à l’aise dans la décapitation des têtes émergentes ayant fait de l’ombre à la famille Le Pen. Nombreux sont ceux qui, de Bruno Mégret, en passant par Carl Lang ou Florian Philippot, peuvent en témoigner, même s’ils sont partis en apparence d’eux-mêmes après avoir été poussés sur le toboggan conduisant à la sortie.

De même, au sein même de la droite de la droite, ce schisme se fonde sur de véritables divergences idéologiques et de temporalité, parfaitement analysées dans ces colonnes par Arnaud Benedetti qui précise : «Il y a deux lignes dans ce que l’on appelait autrefois le camp national. […] : plus sociale et pragmatique chez la première, plus identitaire et libérale économiquement chez la seconde. Par-delà cette distinction, les options stratégiques diffèrent aussi nécessairement. […] Le zemmourisme auquel pourrait se rallier l’ancienne benjamine de l’Assemblée nationale accrédite l’idée qu’il opérerait comme un raid, voire une lame de fond, qu’il est en mesure de renverser la table maintenant et tout de suite ; le marinisme de son côté entend implicitement dépasser le lepénisme originel, ou à tout le moins se débarrasser de ses aspérités les plus électoralement handicapantes, pour gagner en efficience et construire de la sorte dans la durée. La question de la temporalité, de la perception de cette temporalité, est un facteur souvent décisif pour comprendre les comportements politiques.»

D’ailleurs, jusqu’à présent, les manœuvres en cours ne semblent pas troubler la constance des sondages qui placent bien souvent la candidate du RN en deuxième position des intentions de vote au premier tour.

Benjamin Sire

Ces dernières différences sont le fruit de la lente entreprise de dédiabolisation du Rassemblement national menée par Marine Le Pen qui, si elle a fini par porter quelques fruits, isole le RN, non seulement des traîtres, mais aussi d’un électorat qui aura peut-être de plus en plus de mal à situer la proposition lepéniste sur l’échiquier politique, et surtout de la différencier de celle portée par l’aile droite des Républicains (eux aussi par ailleurs menacés par les désertions, comme en témoigne celle, néanmoins attendue, de Guillaume Peltier), voire de celle d’une Valérie Pécresse qui, dénuée de colonne vertébrale idéologique, tente péniblement de muscler son jeu. Si seule l’empathie doit venir en aide à Marine Le Pen, il y a fort à parier que cela ne sera pas suffisant pour la qualifier au second tour, même si, l’expérience l’a montré, les changements de rives de poids plus ou moins lourds d’un parti ne se traduisent que rarement dans les urnes. D’ailleurs, jusqu’à présent, les manœuvres en cours ne semblent pas troubler la constance des sondages qui placent bien souvent la candidate du RN en deuxième position des intentions de vote au premier tour.

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